À l'orée de l'eau


© Elliott Verdier


Il faisait encore nuit quand ces trois adolescents se sont réveillés. Ils ont repoussé leurs draps et se sont chaudement habillés pour quitter leur maison. Ils devaient soigneusement calculer leurs gestes à l’avance pour ne pas faire le moindre bruit, pour ne pas tirer leurs parents des bras de Morphée et pouvoir filer à l’aventure. Ils évoluaient, chacun de leur côté, dans un silence de sioux malgré leurs membres maladroits, encore endoloris par le sommeil. Puis, après avoir fermé la porte d’entrée, l’atmosphère a radicalement changé, le brouillard envahissait tout, la route n’était qu’un halo de gouttes en suspension au travers desquelles de fines raies lumineuses prouvaient que le jour commençait à achever la nuit. Dans la rue, les trois silhouettes finirent par se distinguer, alors chacun a emboité le pas de l’autre et à ce rythme-là, ils avançaient vite, sans mot dire. Le froid les saisissait un peu, agrippant leurs muscles, et plus ils s’approchaient de leur but, plus ils se sentaient happés par le vent. Au tout début du mois de novembre, à l’aurore, le vent est intransigeant à Balykchy.


Ils avaient prévu ça la veille, de se rejoindre aux premières lueurs du jour pour virer de bord tous les trois. Ils avaient pressenti que le ciel serait si dégagé qu’il n’y aurait pas de frontière entre l’eau et le ciel, une vue imprenable. Alors les voilà tout au bout de la jetée, retranchés le plus loin possible de la rive. Venus spécialement pour ça, ne plus avoir à avancer, bien décidés à ne plus rien faire qu’à laisser faire, à contempler. C’est une heure exquise, une heure à n’attendre rien ni personne, rien de personne. Ils ont marché sur la portée du lac Issyk Kul, et maintenant ils ne peuvent aller plus loin, droit devant eux l’horizon s’étend à n’en plus finir. Tout l’espace les entoure et ils sentent le calme du lac qui les assiège, tout doucement. Ils pourraient chercher des navires ou des paquebots à l’horizon, mais il n’y en a plus depuis longtemps. Ils respirent, évasifs, gardant le regard droit malgré le froid qui brûle les yeux. Venus spécifiquement retrouver ce sentiment d’éternité.