Carnet du Festival du Film Américain de Deauville, jour 3

6 septembre 2021 : La proie d'une ombre, un thriller anxiogène, suivi d'un bon Western, The Last Son, le tout terni par la disparition de Jean-Paul Belmondo. la France pleure de te perdre. Pierrot le fou, Singe en hiver, nous t'espérions naïvement immortel, cascadeur de l'extrême. Tu meurs un jour de grand soleil, dans un Paris que j'imagine suffocant. Adieu Bébel.



La proie d'une ombre, de David Bruckner / (Compétition), en salle le 15 septembre 2021


Beth (Rebecca Hall) dans La proie d'une ombre, de David Bruckner, 2021. The Wall Disney Company


"Croyez-vous aux fantômes?" lance Beth, visage décadenassé par l'alcool, sourire buté par la tragédie qu'elle est en train de vivre. Cette question semble superflu, mais qui ne se la pose pas quand un proche disparait brutalement et que les objets mêmes deviennent comme hantés ?


Lorsque son mari Owen se suicide d'une balle dans la bouche sur le lac qui lèche la maison qu'il a construite pour sa femme Beth (Rebecca Hall), cette dernière est assaillie par des cauchemars démesurés, qui lui font vivre des scènes d'horreur. Paralysie du sommeil ou smonambulisme, Beth est persuadée qu'il s'agit d'autre chose. Serait-ce le secret lui-même qui viendrait tambouriner aux portes de sa conscience ? Comme l'écrit Shakespeare, "l'inquiétude présente est moindre que l'horreur imaginaire". C'est pourquoi Beth ne peut faire autrement, tournant le dos aux recommandations de ses amis, que fouiller dans le passé d'Owen


De fil en aiguilles, elle découvre avec effroi qu'elle ne connaissait pas l'homme avec qui elle a partagé 15 années de vie commune et le lien du mariage. The Night House, le titre du film original, est haletant et travaille avec intelligence le rapport au disparu, non pas seulement comme perte irrémédiable mais comme étranger. Notre méconnaissance sur les personnes que nous pensons connaître mieux que nous même est un prisme très intéressant. Tout cela est mis en scène avec efficacité, même lors des hallucinations toutes plus fantaisistes - et franchement effrayantes - les unes que les autres. Certaines pistes n'ont malheureusement pas été assez suivies, comme l'idée du plan inversé de la maison, mais d'autres m'ont agréablement surprise. Par exemple, le rendu de la peau lorsque la caméra focalise sur une fausse étreinte est le plus beau plan du film. On retiendra aussi le visage lunaire de Rebecca Hall, écho aux deux Lunes rouges, et à ses yeux manipulant chaque détail, cherchant à comprendre à ses risques et périls ce qui se tramait sous ses yeux quand ils n'étaient encore qu'à demi ouverts.



The Last Son, de Tim Sutton / (Compétition), en salle prochainement


Cal (Colson Baker, alias Machine Gun Kelly), dans The Last Son, de Tim Sutton, 2020.



Le réalisateur Tim Sutton n'avait jamais fait de Western, et il n'aurait jamais pensé en faire un jour. Mais la crise du coronavirus a bousculé bien des choses. Confiné dans un petit appartement de Brooklyn avec sa femme et ses deux enfants, Tim Sutton est tombé amoureux du script de Greg Johnson qui lui a été proposé. Se rendre, dès qu'il a pu, dans les plaines du Montana lui, nous dit-il, "sauva la vie".


Ce film a été réalisé avec force, après la crise du covid, Sutton s'est remis au travail avec une ardeur redoublée - et contrainte - devoir gérer la présence des chevaux par exemple. Sutton a insisté sur le fait que le dresseur de chevaux est le "second réalisateur" du film, car sans lui le film n'aurait pu être.


Dans le script, il est question d'une prophétie selon laquelle un vieux bandit tente d'échapper à la malédiction qui lui a été prédite, à savoir être tué d'une des mains de ses enfants. Il s'engage alors à éliminer tous ses rejetons - très nombreux car il a, dans sa jeunesse, écumé les maisons closes. Il y a dans ce western les codes rattachés à ce genre - combat entre père et fils, prostituée au cœur d'or - mais on sent toutefois autre chose de latent dans ce film ; c'est un western d'un genre nouveau, où la poésie côtoie aussi une réflexion sur les armes à feu, où la femme est mise à l'honneur et où l'innocence en général est questionnée. La perte de l'innocence en particulier. C'est comme si, tout le long du film, on retirait petit à petit l'écorce qui symboliserait l'innocence et qu'arrivée au duramen, on se rendait compte que l'homme n'est fait que d'un bois de violence. The Last Son remémore la pureté qui s'étiole, la haine qui se creuse envers nos semblables, mais l'attachement qui réside envers les animaux. Ce qui est dommage, c'est que sans la discussion avec le réalisateur, le film en lui-même ne serait peut-être pas aussi limpide.


Ainsi, ce Saturne qui, à défaut de dévorer ses enfants, les tue pour sauver sa peau, étale encore un peu plus de noirceur sous nos yeux. Face à elle, les plans sont splendides. Chaque plan est un film à lui tout seul : le travail de la photographie est à saluer, l'atmosphère de chaque ambiance comporte tellement de hors champs que cela élargie l'imaginaire et donne à ce film un aspect très réaliste. Découpé en 5 chapitres, qui permettent de mieux comprendre chacun des personnages, The Last Son a un rythme fluide, se déroule tranquillement jusqu'au climax du film, la scène finale où tout se joue. La neige qui recouvre la terre fait encore écho à l'innocence. Bientôt souillée par le sang, l'épure de la neige rougira.


Apolline Limosino