"Compartiment n°6" de Juho Kuosmanen. "Voyage voyage et jamais ne reviens !"

Une jeune Finlandaise prend un train à Moscou pour se rendre sur un site archéologique en mer arctique. Elle est contrainte de partager son compartiment avec un inconnu. Cette cohabitation et d’improbables rencontres vont peu à peu rapprocher ces deux êtres que tout oppose. Grand Prix au dernier Festival de Cannes, ce film est le deuxième long-métrages du Finlandais Juho Kuosmanen.


Laura (Seidi Haarla) et Ljoha (Yuriy Borisov) dans Compartiment n°6, de Juho Kuosmanen, 2021. © Haut et Court

Regards portés


Avant que Laura ne monte dans le train, on la découvre en couple avec Irina, jeune moscovite et professeure de littérature. Elles auraient dû partir ensemble, mais Irina a finalement dû s'atteler à d'autres priorités. Elle la laisse donc entreprendre ce long périple toute seule. Lors de la fête organisée en l'honneur de son départ, Laura évolue d'un groupe à l'autre, comme déconnectée d'elle-même. L'appartement d'Irina est grand, son parquet ancien, il surplombe Moscou et, à une certaine heure, il est fondu de soleil. Reine de la fête, Laura n'en ai pas moins exclue, n'appartenant pas à la classe sociale aisée de sa compagne. Irina semble d'ailleurs être celle des deux qui prend le plus de plaisir sans se soucier d'en procurer. Après l'amour, son corps immobilise celui de Laura qui se dégage doucement et va prendre l'air sur le balcon, malgré la nuit, le froid et la pluie. Elle a besoin d'air et de voir du pays.


Librement inspiré du roman éponyme de Rosa Liksom paru en 2015 chez Gallimard, Compartiment n°6 n'est pas à proprement parlé une adaptation. La décennie, l'âge et le prénom du personnage masculin sont différents, et la Russie remplace l'Union Soviétique. À défaut de s'appeler Vadim, il s'appelle Ljoha, le nom d'un fou que l'équipe a croisé dans le train durant les repérages, selon les propos du réalisateur. Filmé en caméra épaule, le film cahote au fil du voyage, ce qui lui confère un aspect griffé. Les visages des protagonistes sont ainsi saisis comme des chairs à vif : Laura a le visage poupon qui prend encore le temps de s'affiner ; ses yeux sont deux étoiles qui n'en voient jamais assez et se démultiplient via sa caméra ; ses lèvres, enfin, sont deux croissants de lune qui, dans un sourire, offrent l'été en plein coeur de l'hiver. Quant à Ljoha, son visage est fermé à double tour. Ses cicatrices et sillons de rides sur le front reflètent une vie de luttes. Ses traits sont caractéristiques de ceux qui, amenuisés par la misère et l'alcool, pensent tout cacher. On le lit pourtant à livre ouvert. Malgré elle, Laura s'attache à Ljoha et voudrait percer l'armure de fer dont il se pare. Elle y arrive par l'intermédiaire d'un crayon et capture, le temps d'une sieste, son évanescence enfantine.


Âmes d'enfants


Au fil du voyage, la détente se lit sur le visage et les gestes de Ljoha. La présence de Laura infuse dans son âme une aura particulière. Pourtant, rien ne prédestinait cette connexion. En effet, lorsque Laura arrive au compartiment n°6 et découvre son compagnon de route, déjà installé, leurs regards se croisent, celui de Ljoha est dur, celui de Laura est ennuyé. Ljoha, au corps bigarré de violence, boit une bouteille de vodka à lui tout seul et en une soirée. L'alcool aidant au détachement, il tient également des propos haineux et dégaine des discours de propagande sur la "grande Russie". Pourtant, déjà là, entre deux vulgarités et gestes déplacés, il se passe quelque chose de beau et de tangible : un appel au regard. Il enjoint Laura à filmer la tempête de neige en cours, comme s'il savait déjà qu'elle filmait tout de manière obsessionnelle, qu'elle avait besoin de tout enregistrer, que c'était la seule manière qu'elle trouvait pour combler le manque. Dans cette même séquence, il a aussi soif d'apprendre sa langue, désir éphémère mais qui prouve qu'il s'intéresse aux choses qui ont du sens pour Laura. Ljoha ose donc un "Comment on dit « je t'aime » ?" et cela résonne sur tous les murs du petit compartiment.

Ljoha (Yuriy Borisov) et Laura (Seidi Haarla) dans Compartiment n°6, de Juho Kuosmanen, 2021. © Haut et Court

Ce wagon est un espace exigus, crasseux et malodorant, mais il est le lieu qui rassemble leurs peines. Celle de Ljoha, qui doit aller travailler à la mine, et celle de Laura, qui se retrouve seule à faire un voyage impromptu auquel elle ne croit pas réellement. "Il faut comprendre le passé pour envisager l'avenir", ces mots qu'elles répètent machinalement pour les avoir trop souvent entendu dans la bouche de pontes, elle n'y adhère pas franchement. Les pétroglyphes - ces dessins préhistoires sur des pierres - sont un prétexte pour trouver une constance qui, comme les regards, lui fait défaut.


Dans l'espace inouï de l'amour


Ballotés par la vie, ce train leur sert de moyen de transhumance, et les voilà "assis mais en marche", à se découvrir, à laisser de côté les préjugés, et à retrouver leurs âmes d'enfants. Le ludique l'emporte à chaque fois sur l'intellectualisation, et à dessein. Leurs fous rires apparaissent comme l'acmé de leur affinité : ils arrivent à se connaître assez pour savoir se faire rire, se laisser aller aux chatouilles ou aux batailles de boules de neige. Dans cette histoire d'amour, la tension sexuelle prend de l'ampleur, mais n'est jamais assouvie. Ce choix actantiel est un tour de force narratif. Ainsi, surtout au cinéma, c'est parfois en en montrant moins qu'on en dit plus. Et Juho Kuosmanen maîtrise parfaitement cet euphémisme.


"Ce qui m’intèresse, ce sont les sentiments complexes qui se cachent derrière les différents types de relations ; j’aime comprendre pourquoi nous ressentons ce que nous ressentons. Si le sexe joue un rôle là-dedans, très bien, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de filmer." Juho Kuosmanen

Toujours en mouvements, ce compartiment n°6 relève même du foyer. Il n'est pas stable, il est temporaire, mais il leur offre une certaine protection du monde extérieur. Lorsqu'ils en sortent à la mi temps de leur voyage, pour passer une nuit dans la petite maison "avec un poêle et un chat" d'une babouchka, Ljoha exulte au moment d'y retourner, car il a l'impression de rentrer "à la maison". Le train ne peut malheureusement pas rouler à tombeau ouvert dans la nuit pour toujours. À bout de course, ils arrivent à destination, changés à jamais. Plus tard, une voiture - encore un habitacle fermé qui leur permet un rapprochement et un repos mérité - les mène illégalement vers l'amour. Ensemble, ils parviennent à l'impossible et respirent au grand air l'odeur de cette fugace éternité que dégage le parfum de l'amour.


Laura (Seidi Haarla) et Ljoha (Yuriy Borisov) dans Compartiment n°6, de Juho Kuosmanen, 2021. © Haut et Court

Apolline Limosino