"Dans la forêt" de Jean Hegland





Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent avec leurs parents dans une maison située dans une forêt de la Californie du Nord. Le roman commence alors que la civilisation s’est effondrée. Nell prend la plume pour tenir un journal et c’est la voix, ferme et las, d’une femme d’un autre monde qui nous parvient. Nell revient sur le cancer qui a doucement et douloureusement emporté leur mère, juste avant le début du chaos, dont les coupures d’électricité et la pénurie d’essence ont été les signes avant-coureurs. En se remémorant ses souvenirs d’enfance et ses derniers instants de liberté urbaine, sociale et adolescente, Nell tient le lecteur sur un fil : peu à peu la chute de la civilisation semble inéluctable et l’écroulement finit par advenir. Dans l’isolement de leur maison, Nell décrit la disparition brutale de leur père d’une écriture magistrale qui exprime terriblement bien la perte violente de la figure paternelle. Les sœurs se retrouvent donc orphelines, dans une forêt à la fois inquiétante et étrangère qui s’avèrera aussi tendre que cruelle.


Flux d'émotions


La question que pose en creux ce livre est : mais que reste-t-il de l’homme, lorsque advient la fin du monde moderne ? Et Jean Hegland de répondre : la nature, la fraternité et le récit. Lire ce roman c’est comprendre à quel point le récit ne nous aide pas simplement à vivre, mais il nous aide à survivre. Il prend d'ailleurs tout son sens en ces temps de crise sanitaire et de confinement.


Pour qui s’aventure dans le premier roman de Jean Hegland, s’abandonne à un flux d’émotions aussi profond qu’intense. Car la magie de l’auteur est de transfigurer, non seulement les mots, mais aussi nos propres émotions. Aussi, ce n’est pas seulement l’expérience de l’angoisse, de la fraternité ou du deuil que nous éprouvons, mais c’est une toute nouvelle et surprenante (re)découverte de l’Angoisse, de la Fraternité et du Deuil en tant que tels, comme s’ils étaient tout à fait neufs, vierges, exempts de tout passé. Et, partant du sourire intérieur éprouvé par la beauté des mots, nous redécouvrons même nos propres larmes. Ce livre est un récit novateur qui questionne brillamment le concept philosophique de l’être-au-monde et qui porte en lui le poids d’une pensée écologique plus que jamais d’actualité.


Apolline Limosino