"Enquête sur un scandale d'État" de Thierry de Peretti. Un combat féroce au nom de la vérité

À la frontière du film d'enquête et du film dit "de drogue", Enquête sur un scandale d'État est une oeuvre inclassable qui fourmille de réflexions. Mi-documentaire, mi- thriller, Thierry de Peretti s'est inspiré du livre L'infiltré (Robert Laffont, 2017) écrit à quatre mains par Hubert Avoine et Emmanuel Fansten. Le premier y raconte ses missions pour l’Office français des stupéfiants et prétend pouvoir démontrer l’existence d’un trafic d’État dirigé par un haut gradé de la police française. Tandis que le second, journaliste à Libération, est à l'origine de la révélation au grand jour de ce scandale qui marque la Ve République.


Hubert Antoine (Roschdy Zem) dans Enquête sur un scandale d'État de Thierry de Peretti, 2021. Pyramide Distribution

Descente surveillée


Marbella, mars 2012. Le film débute lentement, une silhouette sort de l'ombre depuis le haut d'un escalier. Filmée en plan large, cette première scène nous fait découvrir la stature de l'homme. La gravure de chevaux fougueux derrière lui, puis plus tard le dessin d'un lion, lui correspondent parfaitement. Mais pourtant, un frémissement de ses lèvres fines et une rétention à respirer annoncent la fragilité de son corps. On retrouvera d'ailleurs cette fragilité au milieu du film, dans le dessin d'un enfant qui, en quelques coups de feutre, semble mieux que quiconque retranscrire la fébrilité inhérente à l'homme.


L'homme est inquiet, il erre d'une pièce à l'autre, sentant que le mal rôde, tout près de lui. Après de longues minutes d'errance et de peur non pas circonscrite à la villa mais à la mer entière qu'il aperçoit de sa chambre, symbole de danger immodéré, l'homme assiste à la livraison de plusieurs tonnes de stupéfiants. Cette descente "surveillée" par l'Office nationale des stupéfiants, l'État donc, a quelque chose de louche. Pour lui, Hubert Antoine, infiltré dans la brigade, cela ne fait plus de doute, il est "témoin d'un trafic organisé au plus haut niveau". Trois ans plus tard, lorsque les douanes françaises saisissent sept tonnes de cannabis en plein cœur de la capitale, Hubert Antoine contacte Stéphane Vilner, journaliste à Libération, pour qu'il se saisisse de cette révélation.


Stéphane Vilner (Pio Marmaï) dans Enquête sur un scandale d'État de Thierry de Peretti, 2021. Pyramide Distribution

Circulations


En abordant la problématique du trafic de stupéfiants - dont les clichés restent sagement en arrière-plan - Thierry de Peretti tourne sa caméra non plus vers sa Corse natale, territoire de ses deux précédents films (Les Apaches, 2013 et Une vie violente, 2017), mais principalement vers Paris, où il réside également. Il y filme moins ses rues et ses places que sa circulation, son action de se mouvoir d'une manière continue. En cela, de longs plans de route sont filmés : Stéphane Vilner, le journaliste, sur sa moto, se rendant sur son lieu de travail, ou Jacques Billard (policier mis en cause par Hubert Antoine) dans sa vieille voiture de collection, menant ses trafics de jour comme de nuit. À travers la circularité des routes - petites rues ou grandes avenues, tunnels, périphériques - Thierry de Peretti prend le pouls du mouvement de la capitale française, coeur vibrant où les affaires d'État prennent vie et sont décortiquées puis mises en circulation par la presse nationale.


L'effort de récit que les journalistes font chaque jour, à travers des comités de rédaction - on ne peut plus réalistes - ne peut-il pas avoir un effet pervers ? À qui appartient ce qui est raconté ? Le sujet, d'article ou de livre, n'a-t-il pas tôt fait de devenir un objet ? Les précautions à prendre pour ne pas tomber dans une surenchère de la médiatisation se révèlent infimes, et la passion pour le travail (Stéphane Lavern est pris, corps et âme, dans l'affaire de ce scandale) n'en protège pas forcément.


Hubert Antoine (Roschdy Zem) dans Enquête sur un scandale d'État de Thierry de Peretti, 2021. Pyramide Distribution

Ni d'un côté, ni de l'autre


Ce film a autant de références musicales que de réflexions. Aux variétés espagnole et française, pop et rock anglo-saxon, sont aussi entremêlés un répertoire d'électro-ambiant américain comme Ore, Loscil ou Tom Carter, et français, comme Maud Geffray. Des groupes mythiques comme Purple Mountains ou Future Island sont aussi télescopés par des cumbias de cartels mexicains ou des tarentelles. Les diverses chansons se collent si bien aux événements du film, que l'apparent melting-pot passe inaperçu - signe d'un raccord particulièrement maîtrisé entre les sons et les images. Il faut dire que Thierry de Peretti et Frédéric Junqua, le superviseur musical du film, ont élaboré ensemble cette fine construction musicale. Encore davantage que la musique, c'est le "point de vue (qui) embrasse l'ensemble des voix, des discours", selon le réalisateur. Effectivement, l'ouverture et la propension à douter sont les concepts-clés pour apprécier le film. Le spectateur ne peut se fier à tout ce qui est avancé dans l'enquête, les personnages eux-mêmes ne se placent dans aucune case prédéfinie "ni un bandit, ni un voyou" et s'accusent mutuellement de souffrir de mythomanie. La réalité paraît alors être une fiction, or peut-être que c'est la fiction (et donc ici le film) et non les récits des pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire ou de la presse, qui est la seule vérité. Enfin, le film lui-même ne répond pas à toutes les interrogations, laissant libre l'imagination de chacun.


Grâce à un format "carré" 1.33, dont Thierry de Peretti est déjà un adepte (Une vie violente, 2017), le spectateur porte un regard plus sceptique aux images. Ce format relevant d'un certain archaïsme et coupe toute idée naturaliste. Les spectateurs eux-mêmes font l'enquête, se concentrant sur le centre de l'image et donc de l'affaire. Le format sert alors, accompagné par la ronde musicale, d'unifier tout en rythmant le récit.


La dernière image, assortie de la chanson "Over The Hillside" des Blue Nile, rejoint la première image du film, et boucle la boucle. Hubert Antoine se laisse emmener dans une voiture, et un mystérieux cortège gravit la nuit noire d'une montagne. Les boucles de la route, toute en lacets sinueux, évoquent à la fois la grande circulation qui parcourait le récit, et plus que tout, un terrible retour au point de départ, un combat avorté. Si les phares éclairent la nuit, les voitures finissent bien par franchir le col de la montagne, et, de la nuit, plus aucune lumière ne persiste.


Apolline Limosino