Feu, de Maria Pourchet. L'adultère, ce petit brasier qui ravage tout

Sorti à la rentrée littéraire 2021 aux éditions Fayard, Feu est le sixième roman de Maria Pourchet et était en lice pour le prix Goncourt. En s'attaquant à l'adultère, l'autrice choisit une histoire déjà écrite cent fois - et par les plus grands, tel Flaubert. Mais ses personnages sont particulièrement complexes et son style saisissant : la femme ne s'adresse qu'à elle-même, employant le "tu"; face à l'homme qui plus naturellement parle de soi, utilisant le "je". Maria Pourchet soulève ainsi de manière infinitésimale le tragique de certaines relations humaines.



Survivre à un déjeuner


C'est l'histoire d'un déjeuner en tête à tête. C'est l'histoire de Clément qui rejoint Laure, ou plutôt, de Laure qui attend Clément. Ce sont deux solitudes qui s'assoient face à face, assassins sans le savoir. Pour l'un comme pour l'autre, ce déjeuner est un prétexte, ils forcent le destin en espèrant secrètement que quelque chose arrive dans leur vie. Laure lutte contre l'ennui et cherche quelqu'un pour intervenir dans le colloque de Sciences Humaines qu'elle animera, l'hiver prochain. Clément cherche un risque à prendre, quitte à aiguiser encore plus sa déception du monde. Dans un restaurant qui ressemble à s'y méprendre à La Closerie des Lilas, Clément et Laure se voient pour la première fois. On imagine alors, dans les cuisines, le chef qui enjoint ses commis, soldats pour l'occasion, de tirer. "Feu!", et les tirs pleuvent à volonté sur ces deux inconnus, qui ne ressortiront pas indemnes de cette serre infernale. La déflagration est instantanée dans le cerveau de Laure, elle le dévore des yeux, désire le peindre "à l'huile sur bois, à la manière des peintres florentins", voudrait retirer "la laine froide" pour le voir nu, connaître ses effroyables doutes et ses plus grandes peurs. Le coup de foudre est également imprégné dans la peau de Clément, mais cet homme est accoutumé à tenir le choc, habitué à retenir la douleur depuis si longtemps, qu'il ne laisse pas encore ce feu follet bavarder. Cela viendra.


Clément, homme célibataire qui n'établit de dialogue qu'avec son chien et travaille dans la finance à La Défense. Il est certainement l'homme idéal pour apporter du contraste au colloque de Laure, maître de conférence à l'université et mère de deux filles. Cependant, il n'est pas l'homme idéal pour sa vie en générale. Clément remercie "le hasard et personne d'autre" de les avoir réunis, tandis que Laure salue "la chaîne de recommandations dont la source s'est perdue mais qui (l)'a menée jusqu'à lui". Naïfs, ils ne savent rien de la passion qui va les dévorer, du drame qui est exactement en train de se nouer à cet instant, "au-dessus des olives et du pain."


"Une femme de peu d'espoir"


Dès les premières lignes du roman, un fait me traverse : le corps des femmes ainsi que les fantômes féminins qui les constituent en creux, sont de plus en plus visibles dans le champ artistique. Et c'est heureux. Qu'elles s'appellent Marie Richeux (Sages Femmes, Ed. Sabine Wespieser) ou Tamara al-Saadi (Istiqlal), les femmes artistes remuent le passé et ne laissent désormais plus leurs figures féminines, tutélaires ou non, tranquilles. Ici, Maria Pourchet tisse habilement la voix de son héroïne, Laure, avec celle de sa mère décédée. Preuve, s'il en faut, que le contact n'est pas tout à fait rompu. Ces paroles d'outre-tombe sont abruptes mais poétiques car malgré la mort et les années, sa mère et ses aïeules, signalent qu'elles ont encore du coffre. Ces femmes doivent être sacrément fortes, pour continuer de dégager "de sous la fosse" leur aura dans le monde contemporain. Elles conseillent Laure ou font état de leur réflexion, s'énervent et s'impatientent. Leurs moues et leurs mots, laconiques, minent Laure de l'intérieur. D'un côté il y a celles qui sont "éteintes mais renseignées", ayant "de la terre plein les dents", et de l'autre il y a Laure, bien vivante, qui s'apprête à commettre une erreur. Elles auront beau s'agiter dans leurs caveaux, cela ne suffira pas à la raisonner. Alors le carnage aura bien lieu : Laure ira chercher à nouveau Clément, ils se retrouveront dans un autre restaurant, dans des voitures, puis à l'hôtel, ils se sépareront plusieurs fois, pour revenir, toujours plus amaigris, affaiblis. Ils fuiront la maison de l'une et l'appartement de l'autre. La passion, aussi simple soit-elle, consume allègrement. Surtout les plus fragiles, tel Clément, l'oiseau chancelant, dépressif osons le mot, qui rêve d'ailleurs, la nuit, d'oiseaux enlisés.


L'autre point commun avec Sages Femmes de Marie Richeux, c'est l'importance accordée au prénom des personnages (Marie, Madeleine, Ernestine...), ce qu'ils véhiculent comme passif ou symbolique. Maria Pourchet choisit des prénoms ô combien révélateurs de la psyché des personnages, à l'instar de Clément, signifiant étymologiquement la douceur et l'indulgence, ce qui est exactement sa nature profonde (qu'on mesure à ses paroles bienveillantes envers son chien, nommé "Papa") même s'il la cache au profit de l'inverse : l'implacable dureté. Comme son Saint, martyre de la noyade, Clément est exilé : il est, de son propre aveu, l'ennemi et le système, et il vit, silencieux, au bord du monde. Quant au mari cocu, Anton, son prénom est dérivé d'Antonius signifiant "inestimable", en l'occurence tout ce que Laure abhorre à présent : la préciosité, la stabilité, celle-là même qui l'avait pourtant un jour sauvée. Anton, c'est aussi le père d'Anna, la "grâce", la petite danseuse, qu'elle reçu de lui. Laure, vient de Laurus "couronne de laurier" en latin, veut parvenir à ses fins, mais se rabâche sans cesse sa propre bassesse, ce qui rejoint étrangement la signification grecque de son prénom, à savoir "sentier étroit". Enfin, Véra, la fille aînée de Laure, étymologiquement "vrai" en latin. Et Véra qui verra... Véra veut à tout prix s'affranchir de sa mère et agir dans le vrai, dans le juste. Militante radicale, elle reste pourtant conditionnée par sa cellule familiale.


Théâtre de la cruauté


Dans ce jeu absurde qu'est l'adultère, tout est perdu d'avance. La fièvre des premiers rendez-vous passe vite et les jours de Clément, résidant d'ailleurs Quai de l'Horloge, sont comptés. Au fil des mois, Laure découvre que le mensonge est un processus cognitif difficile, "qu'aller vers les (s)iens d'un pas réglé" "juste après la baise à vol d'oiseau" est extrêmement compliqué. Mais elle aime ça, apprendre la cadence du mensonge. Laure active des régions cérébrales inconnues qui viennent combler son ennui, car mentir, c'est plus exaltant que de dire la vérité. Laure enjolive tant et si bien sa liaison qu'elle finit par croire à son mensonge. Face à elle, Clément n'attend pourtant qu'une seule chose : qu'elle dise la vérité et lui prouve qu'il mérite d'être aimé. Mais trop occupée à penser à elle et "ses jeux d'adultes", Laure oublie le principal : inclure Clément dans sa vie. Lui qui désespère de vivre dans un monde de faux-semblants, la posture de Laure finit par l'accabler. Clément cherche la stabilité, Laure la fuit. Le premier se brise à vif sur des rochers, tandis que la deuxième ne fait que se tromper. "Le monde est un scandale".


Maria Pourchet a une écriture unique, ses phrases peuvent être brinquebalantes, mais elles demeurent incisives, voire tranchantes. Elle décrit avec subtilité l'époque dans laquelle s'insère cette romance : début des années 2020, ses airs de pandémie et son dérèglement climatique lié intrinsèquement aux injustices sociales. Sont ainsi disséminés, comme un fil conducteur, la Banquise, zone gelée et symbole du réchauffement de la planète ; et l'inondation, symptôme du dérèglement météorologique. La Banquise, c'est la banque où travaille Clément, il s'y endurcit le coeur de plein gré. L'inondation, c'est les douches et bains successifs brûlants dans lesquels Laure plonge son corps entier, ce sentier escarpé, cette ouverture autant que cette douleur. "Tu remplis une baignoire à ras bord tandis que la planète crève de soif et ça déborde. Tu fais tout déborder. Bientôt immergée dans l'eau trop chaude, tu t'ébouillantes à hurler. Bravo, tu vas encore te faire éclater des veines autour des genoux. Tes jambes seront peu à peu insortables."


Feu, c'est enfin l'histoire de la vengeance des mères : Laure en premier lieu, qui s'arroge le droit de penser à elle, avant de penser à ses filles (pourtant "les enfants sentent tout"), celle de la mère de Clément, ensuite. Oui, le monde est évidemment un scandale et le feu qui s'en dégage, dévastateur, ne laisse qu'un goût de cendre en bouche, exactement ce que l'on ressent en refermant le livre.

Et le poème de Marina Tsvetaïeva, qui vécut elle-aussi dans le feu, me revient :


"En pensant à tout autre chose,

À l'introuvable trésor,

Pas à pas, un pavot après l'autre,

J'ai étêté toutes les fleurs du jardin

De même, un jour, par un sec

Été, à la lisière d'un champ,

La mort, d'une main distraite,

M'ôtera la tête"



Apolline Limosino