"Grace" de Paul Lynch

Comme l'écrivait si bien Leonard Cohen, des failles provient la lumière. Ainsi en est-il dans la tragique mais lumineuse histoire de Grace, survivante de la famine en Irlande.



Octobre du déluge


"Irlande, 1845. Par un froid matin d'octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre." Voilà les premiers mots de la quatrième de couverture du troisième roman de Paul Lynch. Grace n'est pas qu'un roman sur la dureté d'un voyage en pleine fin du monde, où chaque pas est gouverné par la faim et le froid, la faim et le vent, la faim et la pluie. S'il éblouit autant, c'est parce qu'il parvient, avec des mots, à rompre l'incommunicabilité du déni des expériences de la mort. Car Grace va l'expérimenter à plusieurs reprises. Et de ce déni, des failles d'un deuil inconcevable, émerge la lumière. C'est un grand roman d'apprentissage sur le passage de la vie à la mort.


Grace émeut à travers l'engagement des personnages, Grace, Colly, son petit frère, Bart et McNutt, à nous tenir un discours fort : il ne faut pas espérer mais convoquer l'ordre des choses et la mort n'est pas le délitement final. Tout est là, dans ce questionnement fécond : le royaume des morts est-il si cloisonné de celui des vivants comme on feint, ou du moins qu'on aimerait, le croire ? N'y a-t-il pas une correspondance ? Pour y répondre, la plume de Paul Lynch est comme forgée par une immense liberté. Liberté d'abord à travers sa manière d'occuper l'espace des pages, où l'absence de tiret, d'ordinaire utilisé pour marquer les dialogues, supprime la béance entre la parole des morts et celle des vivants. De plus, ses phrases, parfois sans verbe, résonnent comme de fulgurants instants de poésie, tels des haikus, où le réel découle d'un presque rien qui comporte presque tout. Enfin, liberté de l'auteur de fragmenter son roman avec 4 pages noires, qui scindent le livre en deux parties principales. Ce rideau noir parvient à instaurer deux temps différents, façonnés par deux écritures distinctes. Ce changement n'est pas neutre et il m'a par exemple été plus compliqué de lire, ou plutôt de m'accrocher, à la deuxième partie.



Constellation d'énigmes


Paul Lynch décrit magistralement le battement d'aile du monde, qui s'étend à perte de vue, sur les paysages désolés d'Irlande. La lumière, nullement divine, mais organique, est palpable dans tout le récit à travers une écriture fine et ô combien proche de ce qu'on éprouve lorsque l'on s'approche au plus près de la nature. La nature humaine, par une observation précise des corps et des regards, et la Nature en tant que telle. "Elle courbe l'échine pour déplacer le chargement de pierres, et ses doigts deviennent des rubans déchirés, ses épaules deux oiseaux hurleurs." écrit Paul Lynch.


Peu d'auteur écrive aussi simplement et sublimement sur la lune, et voici quelques phrases choisies, pour vous partager le timbre du récit : "Le grain de l'obscurité est serré comme un poing. Grace s'adresse à la lune comme à une vieille amie, la regarde apparaître et s'éclipser en silence." Ou encore, "Ce soir une énorme lune est venue forcer les ténèbres, soleil nocturne qui fait miroiter le paysage rincé de pluie." Enfin,"La lune s'est levée, pâle mariée qui pose une gaze sur les nuages, et Grace, en la contemplant, songe que toute chose en ce monde est et n'est pas ce qu'elle est. Peut-être, se dit-elle en marchant, que cette teinte pourpre de minuit est ce qui se rapproche le plus de la vérité, car elle dispense assez de clarté pour que l'on distingue ses pieds dans le noir et masque à peu près tout le reste - chaque chose en ce monde est et n'est pas ce qu'elle est."


Grace est un grand roman sur la voix, celle des morts qui se joint à celle des vivants tout autant que celle, évanouie, comme évaporée, des vivants-quasi-morts. Bien qu'à la recherche d'une vérité, pour comprendre ce qui leur arrive - pourquoi les pommes de terre s'embourbent-elles dans la fange de leur terre ? - les personnages cesseront de la traquer. Alors, une folie douce englobe chacun d'entre eux. Seule la science dicte la courbe réelle du temps et, si la terre se dérobe sous ses pieds, si l'air contient plus d'humidité qu'il ne devrait, Grace n'infléchie pas pour autant. Elle n'est ni une héroïne ni une anti héroïne, elle est une jeune fille qui en même temps qu'elle traverse l'Irlande à pied, nous emmène dans des contrées sordides peuplées de visions d'horreur, mais, de manière parallèle, dans le cheminement nécessaire pour passer du déni à l'acceptation. Accepter ce qui est. Tout en se donnant toutes les chances de survivre.


Apolline Limosino