Habiter l'abandon


Edward Hopper, Excursion en philosophie, 1959, huile sur toile, 76,2 x 101,6, collection privée.



C’est une chambre creusée par deux corps étrangers. Un homme habillé, souliers lacés ; une femme à demi nue et assoupie. Un grand cercueil semble ici offert en guise de lit. Enveloppé d’un tissu bleu nuit, l’homme y est assis, à regret. Désemparé, il s’y tient comme au bord du gouffre. Depuis combien de temps ? Déjà, midi pointe le bout de son nez par la fenêtre ouverte, et le soleil esquisse un tapis d’or au sol. L’homme n’est pas concerné par cela, son regard vide n’entrevoit même pas la lumière projetée à ses pieds. Sa position n’est pas celle d’un penseur, mais d’un homme qui glisse contre sa douleur. Il songe à ce que la nuit précédente a révélé de sa faiblesse.


Derrière lui, la femme allongée prend toute la place du lit simple, corps étendu en diagonal. Le soleil éclaire ses longs cheveux bruns, on y décèle du roux étale sur l’oreiller. Son visage est tourné contre le mur et elle semble avoir trouvé la position idéale pour parfaire son sommeil, ses pieds se touchent, sexe replié, repos mérité.


Ce que cette pièce respire, c’est l’abandon. Celle d’un homme qui s’est donné pour la toute première fois à une inconnue pour découvrir une nouvelle jouissance – au final factice. Celle d’une femme qui loge dans l’abandon chaque nouveau matin. Un oiseau de nuit différent chaque soir, elle s’y est habituée. S’abandonner entièrement pour quelques heures et pour n’importe qui, tel est le jeu de son métier. Elle sait sortir de ces situations, toutes semblables : tomber lascivement dans le sommeil pendant que l’homme s’habille, s’assoit et médite ou repart vite.


Mais aujourd’hui, point d’homme satisfait qui s’en va travailler plus léger. Ici, l’épuisement de l’homme est total, sa pâleur fait écho à ses cheveux blanchissants. Il paraît encore plus vieux qu’hier, leur rapport sexuel l'ayant éreinté. Son corps est éteint. Cette nuit d’adultère l’a métamorphosé en une pauvre statue de sel. Tout semble lui échapper, le bout de ciel bleu pourtant bavard, la haie massive qui cache une province estivale, la lumière géométrique qui se répand dans la pièce, la douceur de l’air, le livre ouvert à sa droite. Non, il est ailleurs ; dans un pays inconnu où toutes ses pensées n’en recoupent qu’une seule : l’épreuve de l’infidélité. Acte irréversible, odieusement commis sans en avoir retiré quoique ce soit. Derrière lui, la forme oblongue de la femme signe la fin de l’histoire avec la femme de sa vie. Alors il attend, il ne sait pas quoi, mais il attend. Il met son âme en sourdine, après on verra.