"Jane par Charlotte" de Charlotte Gainsbourg. "Privilégiée d'être dans ta présence"

Pour son premier long-métrage, Charlotte s'est donnée le temps, 4 ans, de filmer sa mère Jane. Une manière de se rapprocher d'elle, grâce à la caméra qui, en éloignant, ressert leurs liens. Une déclaration d'amour mélancolique et joyeuse, où Charlotte refuse, après coup, de s'affranchir de sa mère.


Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin, dans Jane par Charlotte de Charlotte Gainsbourg, 2021. Nolita, Jour2fêtes

Répétitions maternelles


Jane ne se reconnait pas dans le miroir, sa peau emmagasine les années et il lui faut désormais toucher son visage pour se retrouver. Charlotte filme ses mains, ses pieds qui se tordent et son sourire optimiste qui annonce sa philosophie de vie. Elle enregistre sa voix, ses angoisses nocturnes et les répétitions de la Ballade de Johnny Jane qu'elles chantent ensemble dans la tournée "Gainsbourg, le Symphonique". Du Japon à la pointe du Finistère breton - où Birkin vit - en passant par New York City, mère et fille consolident leur amour sous l’œil bienveillant de la caméra. Leurs "je t'aime", murmurés comme des appels au secours, sont d'une éprouvante beauté. Cette immédiateté est criante de vérité, surtout pour elles-deux qui ont l'habitude d'exprimer leurs sentiments à travers leur art plutôt que par la spontanéité des mots. Ce film est une bonne raison de délier les mots, de parler à sa mère en voix off : « J’aurais besoin que tu m’apprennes à vivre, que tu me réapprennes comme si je n’avais pas compris, comme si ce n’était qu’une répétition » murmure Charlotte.


Des années sertis de drames, dont la mort brutale de Kate, grande soeur de Charlotte, ont miné leur corps - maladie, douleurs sous la peau comme des lames de rasoirs indique Jane - et leur esprit - passer des journées entières à fixer le papier peint pour la mère, un départ à zéro à NYC pour la fille - mais elles reviennent à elles . Avec force d'impétuosité.


Le regard de Charlotte est affamé, son désir de capturer sa mère, bien au chaud de la pellicule, histoire de la sauvegarder, est flagrant.

En dépit du côté "un peu brouillon" selon sa réalisatrice, son film saisit des instants fragiles, humoristiques et poétiques. Comme le plan où Jane et Joe, la fille cadette de Charlotte, se suivent pour semer des graines qu'elle tient à l'abri dans sa paume repliée. Elle filme les regards soucieux et la sensation du froissement du cœur de Jane quand Kate apparaît à l'écran, bébé sur la plage que rien ne prédestinait à un destin tragique. Le regard de Charlotte est affamé, son désir de capturer sa mère, bien au chaud de la pellicule, histoire de la sauvegarder, est flagrant. Charlotte semble anticiper la mort et se dresse contre elle, oeuvrant pour que son film, contrairement aux archives qui réactualisent le passé, reste éternellement le présent du présent : sa mère vivante aujourd'hui, sa fille Joe petite, sa bébé chienne Rita.


Peaux se touchent, cheveux s'emmêlent


Charlotte enregistre des plans où les ombres côtoient l'intense lumière bretonne, où les peaux se touchent et les cheveux s'emmêlent, où les fantômes ont autant leur place que les vivants et pourraient rentrer chez eux, comme si de rien n'était. Elle fait entrer sa mère rue de Verneuil, pour la première fois depuis des décennies, dans la maison qu'elle partagea avec Serge, vie irréelle. Elle et Serge jeunes amoureux, Kate et Charlotte enfants, heureux dans cette petite maison. Des quatre, il ne reste plus qu'elles deux. Rien n'a bougé rue de Verneuil, tel un site archéologique en plein Paris, tel Pompéi cristallisé. Jane retrouve ses anciens parfums, la vie n'est que pure folie. Mais le vent de mer commence à souffler, remonte la Seine. Charlotte se déleste du poids de cette maison pour ouvrir un musée, Maison Gainsbourg, au risque de perdre l'odeur des lieux - gitanes, poussière, cire, boîtes de conserves explosées.

Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin, dans Jane par Charlotte de Charlotte Gainsbourg, 2021. Nolita, Jour2fêtes

Sincère, le documentaire n'est guère auto-centré sur ces femmes mondialement connues. Au contraire, elles apparaissent dans une humilité déconcertante, partagent le thé, vont chez le poissonnier, préparent des repas et évoquent la relation qui existe au sein de toutes les mères et leurs filles unies par la tendresse et le respect. L'expérience de devenir mère est ici soulevée, et leurs questionnements se croisent : jusqu'à quand le corps de nos enfants nous appartient-il ?


Des trois enfants de Charlotte et Yvan Attal, seule Joe, 10 ans, apparait dans le film. Elle vient ainsi rompre le cercle mère-fille, tout en le perpétuant naturellement : mère-fille-petite-fille. La jeunesse de Joe irradie, elle observe finement tout ce qui se trame autour d'elle. Jane et Charlotte évoquent d'ailleurs la fratrie, la place du père, la place qu'un enfant occupe dans une famille - premier, deuxième, troisième - si cela a des conséquences par la suite. Toutefois, si seule Joe apparait, Alice, fille du milieu comme Charlotte l'était, est évoquée à plusieurs reprises. "Where is Alice ?" Envol de Ben et d'Alice vers des contrées adultes, crève-coeur pour Charlotte qui aimerait rester coller. Tant qu'il est encore temps.


Les morts sont omniprésents dans le film, Serge et Kate se trouvent à chaque coin de la maison, dans les photos que Charlotte prend de Jane, dans tous les angles du corps de celles qui restent. Elles deux portent en elles leurs morts. Cependant, la culpabilité trône sur cette mémoire. La culpabilité de n'avoir pas fait les bons choix, de n'avoir pas été une assez bonne mère, de n'avoir pas vu ce qu'il fallait voir. Puis, la culpabilité inhérente à "mettre des enfants en orbite". Et la voix de Charlotte, grâce céleste, de débuter et de clore son film avec deux mots essentiels. "Thank you".


Apolline Limosino