L’ombre des palmiers


© Jose Cabezas / Reuters

L’ombre des palmiers environnant n’a pas encore atteint les corps de la jeune fille et du bébé mais elle va vite les recouvrir. D’ici quelques minutes ils passeront de la lumière à l’obscurité, comme cette photo que tout le monde regarde un instant, deux secondes maximum, puis passant à autre chose, ils oublient ce qu’elle recèle, ce qu’elle comporte et surtout ce qu’elle ne dit pas.


Elle dit la fatigue de la jeune fille qui est telle qu’elle a décidé de s’allonger ici et pas ailleurs, sur deux cartons dépliés puis assemblés, en face d’une porte-barrière infranchissable. Elle dit que le bébé manipule une bouteille d’eau en plastique vide et qu’une autre bouteille d’eau en plastique est également vide près de la jeune femme ; qu’il doit cruellement manquer d’eau à cet endroit, le bébé doit avoir soif. Elle dit que le goudron est jonché de détritus et qu’il fait chaud mais la lassitude semble surplomber tout le reste.

Elle ne dit pas que la jeune fille semble beaucoup trop jeune pour avoir déjà donné la vie, que sa posture alanguie exprime toute la complexité du monde à se faire accepter. Deux corps en transit, fuyant le Congo, amarrée au Mexique mais toujours à la dérive. Alors la jeune fille se repose, après avoir exprimé sa colère lors d’une manifestation devant l’institut national des migrations de Tapachula. Car l’attente n’est plus supportable pour les migrants venus aussi bien d’Afrique que des Caraïbes : depuis combien de temps sont-ils là, attendant d’être reçu pour demander les papiers libérateurs, ceux qui leur permettrons de demander l’asile sur le sol américain ? Bien trop longtemps, et en attendant de l’autre côté de la porte de l’Espérance, c’est la peur, la faim et la soif qui les peuplent car ils ne reçoivent ni eau, ni nourriture.


En cette fin d’après-midi, ce 2 avril 2019, cette jeune fille a déplié deux cartons, les a posé sur le sol et s’y est allongée au bord, laissant le plus possible d’espace au bébé si par hasard ou par nécessité il aimerait faire deux, trois pas. Après que l’armée ait maté la manifestation des migrants, la jeune fille a décidé de trouver le sommeil, seul répit face à la sécheresse et à la déception. Endormie, elle doit couver l’espoir qu’au réveil, les portes se seront ouvertes.