La fièvre


© Édouard Callard


Mouche prisonnière. Derrière la vitre, porte infranchissable et invisible sur laquelle ses pattes se sont posées, le soleil se couche. Ses rayons inondent la maison de rouge, pourpre presque doré. La mouche devient rousse. Ma fièvre monte et ouvre le feu. Les dorsales sont les premières touchées, elles s'agrippent les unes aux autres et mon dos se courbe, interrompant ma contemplation de la mouche rousse. Cette couleur est maintenant partout. Il faut prendre une douche chaude. J'abandonne ma tasse de thé vert qui me donne la nausée. Le thé sencha, c'est radical. Je me sens monter les escaliers en cèdre, ouvrir la porte de la salle de bain, et me déshabiller. Il fait si froid. Je me glisse sous l'eau, bouillante, qui teinte déjà ma poitrine de rougeurs, mais pas mon visage, trop avancé dans la pâleur. En me tournant de trois quart, déplaçant mon corps de sorte à libérer mon buste de l'emprise de l'eau brûlante, mon reflet apparaît dans les portes de la douche. Je suis ocre, abricot, immortelle. L'eau peine à me réchauffer, c'est comme si les gouttes, pourtant brûlantes, se heurtaient contre le grain de ma peau, hérissée de toute part. Bloc de glace dans ce hammam, seins grossissants sous le coup des crispations. Entre la vapeur et le soleil, qui, de là-bas, s'immisce jusqu'ici, mon visage paraît : traits tragiques, boucles qui frisent, lèvres rosées, comme poudrées par les derniers rayons solaires. Au bord du gouffre, il me faut vite enregistrer l'image de mon corps, d'une jeunesse bientôt surannée. Et à mesure que la fièvre monte, grippant mes membres, engourdissant mon esprit, je ressens l'urgence de vivre. Le soleil tombe à l'horizon, et dans quelques secondes son absence recouvrira cette partie du monde. Comme la mouche, je vais perdre cette rousseur flamboyante. Ma crinière chutera, éparse sur le sol humide, avalée par la bonde. Éteindre le ruissellement de l’eau, entériner l'ouverture, accablante, de la porte, sortir dans le froid, m'habiller encore humide pour, enfin, m'allonger dans le lit et entamer un dialogue avec cette fièvre qui ne cesse de pénétrer mes os. Quelques heures plus tard, au coeur de la nuit, je me réveille détempée. Prise de panique, comme noyée par la sueur, une douleur vive au poignet gauche me fait grimacer. Entre cauchemars et réveil, comme abimée, on m'a tiré, sang dessus-dessous. Je n'arrive pas à croire que j'ai dormi, simplement dormi, handicapant toute seule mon poignet. Au fond, il y a cette impression de revenir de loin, de songes nautiques et érotiques, mêlant l'amour à l'absurde, surmonté par la peur. À ce stade de la maladie, au plus fort de cette confusion nocturne, j'accroche les rideaux aux extrémités du radiateur afin de voir le ciel, sans toutefois réveiller l'homme qui partage ma vie, mais cette fièvre aussi. Du carré de nuit qui m'apparait, une étoile brille plus fort que les autres. Elle est rousse et me fait penser à la mouche. Il est près de 4 heures du matin, et nul bruit ne me parvient, personne ne semble emprunter la grande route perpendiculaire à notre rue. Demain c'est la rentrée, et pourtant, je mesure soudainement en moi un calme olympien.


Apolline Limosino