"Mères parallèles" de Pedro Almodovar, les courbes du destin

Dans le dernier film de Pedro Almodovar, Mères parallèles, Pénélope Cruz est, à nouveau, la muse du réalisateur espagnol, âgé de 72 ans. Après 25 ans de plateaux communs, Almodovar tisse sa trame cinématographique tel un orfèvre, offrant à son héroïne un grand rôle. Récompensée du prix de la meilleure interprétation féminine à la Mostra de Venise 2021, elle y apparait plus indépendante que jamais.


Janis (Penélope Cruz) et Ana (Milena Smit) dans Mères Parallèles de Pedro Almodovar, 2021. El Deceo

Il y a des images manquantes, comme celles du père de Janis (Pénélope Cruz) qu'elle n'a jamais connu. Et aucune photographie ne vient compenser ce manque. En sondant le visage de sa fille bébé, Janis se heurte au trou de sa mémoire vierge, ne parvenant pas à déceler sur le visage du poupin des traits paternels certains. Heureusement, face aux images manquantes, il y a celles qui existent et qui prennent place dans le salon : celles de sa mère, morte d'une overdose à 27 ans - l'âge de Janis Joplin, son idôle - de sa grand-mère, qui l'a élevée, ainsi que de son arrière grand-mère. Leurs portraits, soigneusement encadrés et accrochés au mur, permettent à Janis de s'inscrire dans une histoire familiale qui n'a de cesse de lui filer entre les doigts. Pour lutter, consciemment ou non, contre la mort et pour réhabiliter des vies flouées, elle a fait de la photographie son métier.


Les images du film, si bien léchées, sont à la mesure des images que Janis photographie avec son appareil. Photographe de célébrités à Madrid, elle est accoutumée aux produits de luxe qu'elle saisit avec joie. Toute l'idée du film réside dans ce qu'on capture et ce qu'on libère : Quelle image ? Quel corps ? Quels fragments du corps ? Son travail lui permet de vivre en toute autonomie, sans être dans le besoin financier. Toutefois, ce qui compte le plus pour Janis, c'est de déterrer une fosse commune dans son village natal. Lorsqu'elle en discute avec un anthropologue de renom, Arthuro, qui devient également son amant, elle vibre de passion. Déterrer, extraire de la terre les squelettes de ses ancêtres et leurs voisins, les gens du village, terrorisés, torturés, exécutés par le régime franquiste dans les années 1940, voilà ce qui lui tient à coeur.


Durant tout le film sa force de caractère fait advenir le présent : elle se refuse à laisser le passé tranquille, surtout lorsqu'il s'agit des exactions du franquisme qui a marqué plusieurs générations. Elle l'exprime haut et fort à Ana, la femme qui partage, d'une façon ou d'une autre, sa vie. Ana préfère balayer le passé d'un haussement d'épaule, mais c'est sans compter la colère de Janis : "non, ouvrir une fosse n'est pas une obsession pathologique, tant que cette fosse n'aura pas été ouverte, c'est que la guerre ne sera toujours pas finie."


Janis (Penélope Cruz) et Ana (Milena Smit)dans Mères Parallèles de Pedro Almodovar, 2021. El Deceo

"Women, Warriors"


Les deux mères parallèles du récit ne sont guère deux droites parallèles, leur destin se croise en de nombreux points. De la maternité, où elles accouchent au même moment, à leur maison. De cette rencontre entre Ana et Janis, mêlées l'une l'autre de manière quasi inconditionnelle, jaillit une poignante sororité. Ouvrir ou ne pas ouvrir, l'intrigue du film surfe sur cette question à de multiples reprises : ouvrir la porte, les fichiers numériques, la bouche, la fosse commune... ou pas. Janis ouvre tout, remuant les démons du passé tout en acceptant chaque état du présent. Au crochet d'aucun homme, elle assure vouloir continuer la génération de femmes fortes - mais non moins sages - de sa famille : sa mère, sa grand-mère, son arrière grand-mère, sont les fantômes du film, celles qui font que Janis est si forte, sûre d'elle, certaine de vouloir garder l'enfant lorsqu'elle tombe enceinte d'Arthuro. Comme elle lui affirme, elle élèvera, comme ses aïeules, ses enfants toute seule. "L'avenir est déjà là", assène-telle, dans une posture d'héroïne sculpturale, affranchie et magnifique.


Janis évolue donc dans un besoin de restitution d'image et de mémoire inconditionnelle. Les deux s'entrelaçant toujours, permettant à l'action du film de se dérouler en douceur, toujours de manière opérante, et dans un camaïeu de couleurs chatoyantes, caractéristiques de tous ses films. En effet, l'épiderme du film, tel du velours, rejoint celui des actrices qui portent des étoffes de hautes coutures. Mères parallèles est un vrai défilé de mode à lui tout seul : Dior, Balenciaga, Chanel, Levis... les jeans ou pantalons à large coupe nourrissent l'imaginaire collectif d'une libération de la femme. Ces costumes, fabrique de contestations autant que de personnalités, bouleversent des codes et sont à la douceur ce que le film est aux couleurs : une ode.


Aussi, il est doux de retrouver des images phares de la cinématographie d'Almodovar, telle la beauté des rideaux volants au gré du vent chaud ou la multitude d'oeuvres d'art exposées toujours à bon escient, avec un souci de mise en valeur qui transparaît de manière fulgurante à l'écran. Sculptures, peintures, photographies, objets d'art décoratif sont davantage qu'un simple décors. Ils sont les illustrations de l'état affectif de Janis, telle la femme pensive sur un tableau religieux, qui reflète la concentration de Janis, ou encore, la photographie d'Irving Penn, Woman, Warriors située en surplomb entre Ana et Janis au cours d'un repas, miroir d'une beauté féminine souvent synonyme de lutte. Quelques oeuvres témoignent également du monde imaginaire ou rêvé de Janis, tel le tableau Chicos en la playa (Enfants sur la plage) de Joaquin Sorolla, peintre impressionniste espagnol où l'on pourrait déceler la projection de Janis de ses enfants plus âgés, heureux, au bord de la mer et, surtout, dans la lumière.


Mères parallèles est le parement de ce que l'héroïne ne cesse de chercher : capturer la vie, les gens que l'on aime, et restituer une mémoire collective. Avec Almodovar, l'histoire de la femme et de l'Espagne est sûre d'être protégée.


Joaquin Sorolla, Chicos en la playa, 1909, huile sur toile, 118 cm x 185 cm. © Madrid, Museo Nacional del Prado

Apolline Limosino