Onoda, de Arthur Harari, et ma guerre dura 30 ans


Les films du réalisateur Arthur Harari, ainsi que les scénarios qu'il rédige avec Justine Triet (Sybil, 2018) ou dans lequel il joue comme acteur (La Bataille de Solférino, 2013) se distinguent par leur grand écart des sujets traités. Contrairement à d'autres réalisateurs qui utilisent un seul et même thème comme base - l'amour chez Hong Sang Su ou l'infidélité chez Philippe Garrel - et ils le font très bien, Arthur Harari s'emploie à filmer ou jouer dans des environnements singulièrement différents. Il nous emmène dans ses mondes et nous captive toujours. Tandis que Diamant noir s'imprégnait de l'atmosphère de la mafia - une histoire de vengeance dans une riche famille de diamantaire - Onoda, 10 000 nuits dans la jungle est une plongée dans la nature luxuriante d'une île Philippine dans la deuxième moitié du siècle dernier.


Onoda vieux (Kanji Tsuda), dans Onoda, Dix mille nuit dans la jungle, d'Arthur Harari, 2021. Le Pacte



Mais que croire lorsque le monde explose ?


C'est l'histoire d'Hiroo Onoda, fin 1944, un jeune soldat Japonais envoyé sur une île des Philippines peu de temps avant le débarquement américain. Spectateur d'un monde qui vole en éclat et explose littéralement sous ses yeux, il se réfugie dans la jungle avec quelques autres soldats. Devenant rapidement le chef de cette troupe d'hommes, il s'ouvre à eux et révèle sa formation, au sein d'une section de la Guerre dite "Secrète". Certain que la guerre sévit toujours, Onoda reste caché dans la jungle de l'île de Lubang.


Cette histoire touche à un récit primitif, et si elle n'était pas une adaptation de la vie d'un homme réel, ce serait la même chose. Le bandeau "tiré d'une histoire vraie" ne légitime pas grand chose car cette histoire est déjà emplie de métaphores. Nul besoin de la savoir véritable pour croire à la portée de ses questionnements. La question majeure qui se pose dans ce film, comme dans L'Odyssée d'Homère à travers l'errance d'Ulysse après la Guerre de Troie, c'est la question du retour. Quand et comment rentrer ? De quelle manière passer de la guerre à la paix ? Car Onoda se voile la face du monde et ne peut - ne veut ? - accepter que la guerre est finie. Pour lui, elle continue puisque personne n'est venu le chercher. On lui avait certifié qu'on viendrait le chercher à la fin de la guerre, mais personne n'est encore venu. Donc, c'est toujours la guerre. Face à cette limpidité, le spectateur est ébahi de voir, trois heures durant, Onoda se démener et se persuader que le retour à la paix est une affabulation, digne de nos pires "fake news" contemporaines. Onoda choisit donc la guerre, et toute preuve lui indiquant l'inverse est irrecevable : les émissions radiophoniques sont forcément faussées et le haïku de son père, forcément porteur d'une signification secrète, doit être passé au peigne fin pour le décoder.


Onoda vieux (Kanji Tsuda), dans Onoda, Dix mille nuit dans la jungle, d'Arthur Harari, 2021. Le Pacte



De la hutte à la Lune


Apprenant à tout faire pour ne pas être tué, Onoda retrouve un instinct animal, mesuré, préservant chaque bouchée, anticipant le pire. Il protège sa peau et son territoire, l'une se confondant dans l'autre, et trouve toujours autre chose à faire que se laisser mourir. Plus le film nous immerge dans la jungle, filmée sans cliché - le directeur de photographie Tom Harari préférant les tons bleu/magenta aux tons chaud et ocre - plus le spectateur est envoûté par le parti pris visuel. Rousseau disait de Robinson Crusoé, écrit par Daniel Defoe en 1719, qu'il était un grand traité d'éducation naturelle ; il en est de même d'Onoda lorsque les personnages principaux se suffisent à eux-mêmes, se protègent des éléments naturels dans la plus pure conscience écologique, construisent leur hutte, tissent leurs chaussures comme pour garantir un lien avec leurs traditions, dernier vestige de leur attachement au monde d'avant-guerre.


Cependant, plus le film avance dans cette technologie primitive, plus le récit frise le pathétique. Pourquoi tant de gâchis, se demande-t-on. Pourquoi ne pas se raisonner et abandonner sa hutte pour entamer un dialogue, tout simplement ? Mais Onoda reste dans sa transe guerrière, comme gangréné par la rigueur de son éducation, il ne se pose pas de question et attend les ordres. Au fil des ans de plus en plus solitaire, communiant avec la nature, il se rapproche de Robinson Crusoé, vivant en autarcie totale pendant presque le même nombre d'années, 28 ans pour Robinson contre 30 pour Onoda.



Kosuka jeune (Yuya Matsuura) et Onoda jeune (Yûyâ Endo) dans Onoda, Dix mille nuit dans la jungle, d'Arthur Harari, 2021. Le Pacte



Revenir sur le rivage de la réalité


Il aura fallu un journaliste avide d'aventure pour qu'Onoda revienne sur le rivage de la réalité. Seulement, pas tout à fait. Il aura fallu une gorgée d'alcool, une Madeleine de Proust qui le fait grincer des dents, et grâce à laquelle lui revient un souvenir précis duquel émerge une pensée réconciliatrice. Toutefois, rien ne fera perdre à Onoda son intégrité ; et il lui faudra entendre des ordres militaires véridiques, pour sortir de sa folle torpeur. Cette torpeur est assortie d'un beau travail sur le son, riche en symboliques. Dans la plupart des cas, le bruit annonce l'image, à l'instar de la gourde qui tinte pour exprimer la soif, les explosifs qui tonnent pour indiquer l'arrivée imminente des Américains ou les rideaux de pluies torrentielles de la mousson qui sonnent le départ différé des soldats.


Tourné en numérique, Onoda, Dix mille nuit dans la jungle a pourtant une texture particulièrement organique, un rendu de peau au plus près de la réalité charnelle des corps creusés par les émotions, qui donne l'impression de voir un film tourné en pellicule. Ce grain, tout superficiel soit-il, procure une sensation de nostalgie, comme si nous regardions un film ancien, et cela ajoute une dimension poétique aux topographies des lieux. Onoda devient tronc d'arbre, se métamorphose souvent, mais ne meurt jamais. Docile Onoda. C'est encore cet aspect de vieux film, fable primitive, qui vient boucler la boucle atemporelle, tressautante, si belle, de ce film que je vous recommande chaudement de voir.