Soleil d'après-guerre


© Elliott Verdier


Il était parti aux débuts des années 1940 combattre sur le Front de l'Est, lutter de tout son corps pour que la Seconde Guerre mondiale se taise, le plus vite possible et pour toujours. Quittant le Kirghizistan sans savoir s'il y reviendrait un jour, il avait pris la route pour ne s'arrêter qu'une fois la France atteinte. Et c'est avec stupeur qu'il a découvert cette terre baignée dans l'angoisse, ce théâtre d'opérations meurtrières. Soldat de l'Armée Rouge, il a dû promptement s'endurcir, le "Marche ou crève" il n'a pas eu besoin de l'entendre deux fois, une seule a suffi. Et même s'il est tombé à maintes reprises, il s'est organisé afin d'emmagasiner plus de force pour se relever rapidement, pour garder vaillant son courage. L'espoir de la paix, l'espoir du retour au pays natal, l'espoir de retrouver son amour pour fonder une famille, tout ce qui rattache un homme à la vie, surtout dans un maquis plein de pièges, lui a permis de ne jamais perdre son intégrité. Et ses prouesses de guerriers l'ont emmené loin, d'horreur en honneur, il a réussi à vaincre cette guerre, à en sortir vivant pour enfin faire le chemin inverse, quitter la France pour le Kirghizistan, cette fois-ci avec l'accomplissement au fond du cœur.


Depuis 1945, la vieillesse des gagnants le submerge, et sa chambre est devenu le lieu de son plus grand répit. La plupart de son temps, il le passe dans un des quatre angles de cette pièce, tout petit lieu pour grand voyageur. C'est un coin barricadé entre une table en bois et un vieux placard, et entre les deux le fauteuil de ses jours et de ses nuits. A l'usure du plaid qui se déchire on sait qu'il y passe des heures entières, à s'y assoir pour se reposer, penser ou bien lire, auréolé d'une couleur ocre, celle de sa lampe à pied, son soleil de l'après-guerre. Soleil qu'il allume et éteint à sa guise, suivant ses propres sensations, Soleil qui sait le maintenir dans ses souvenirs, car tous les vétérans vivent dans un présent qui s'est figé. La grandeur de son passé est certes étriquée par l'étroitesse de son siège mais elle le fait vivre, et les anecdotes de la guerre sont encore intactes dans sa tête, il se retrouve.


Le réveil indique 17 heures, et cette après-midi ci, il n'est pas installé dans son fauteuil, son fils ne souhaitant pas qu'il se fasse photographier. Alors c'est sa veste d'ancien combattant qui le remplace, une veste bleu nuit portant le poids des médailles qu'il a reçu, preuves de toute sa ténacité. Il y a l'écorce de son corps face à l'absence de son âme. Mais ce vestige historique est déjà beaucoup, et il ne nous reste plus qu'à l'imaginer, cet homme majestueux.