Cognassier coupé


© Mathilde Guiho


Cognassier coupé, arbre à la fertilité arrachée, aux branches décapitées puis emportées. Perte d’un nouvel être cher.


On aurait dû garder le tronc, on l’aurait mis au feu. Grâce à la braise incandescente qui l’aurait peu à peu consumé, on aurait réchauffé nos froides soirées d’hiver. On aurait vu le bois se dissoudre, et tous nos souvenirs partir en fumée. Combien de coings nous a-t-il donné, ces lourds fruits à la forme sculpturale, ni tout à fait pomme, ni tout à fait poire, d’un jaune opaque et étouffé, recouvert d’une fine couche de velours ? Au temps de mon enfance, chaque automne, Père les faisait cuire, patiemment, pour en faire de la gelée et de la compote d'or. Des années ont passé, sa mort l’a emporté, et j’ai réitéré les mêmes gestes : coller l’échelle à l'arbre biscornu, m'incliner pour cueillir les coings, les disposer délicatement dans le panier, sentir la peau duveteuse des fruits se déposer sur mes doigts puis sur mes cils, pour enfin venir me chatouiller le nez. Il m’a fallu trouver la force nécessaire et le point d’appui idéal pour couper les fruits, d’une dureté éprouvante pour mon jeune âge ; récolter les pépins, doux et glissants, si précieux, pour en retirer la pectine, indispensable pour obtenir une gelée.


Cet arbre antique, ce cadeau de mon père à ma mère lors de leur emménagement, après avoir quitté Paris, a aujourd’hui été abattu. Il était malade, alors il n’existe plus. Plus jamais ses jolies fleurs, blanches, rosées, et ses feuilles vert acide ne raviveront mes iris, me rassérénant, m’indiquant que le printemps finit toujours par revenir, rejaillir et éclater de douceur.


La perte d’un arbre est d’une violence terreuse, des plus concrètes, touchant à l’intime. Sa vue me manque, sans lui le jardin semble dérisoire et bancal. Je sais que les oiseaux, eux aussi, sont déstabilisés, et peut-être le rouge-gorge, les mésanges et les merles ne reviendront plus, trahis par sa disparition subite, terrible, indélébile. Car, où se poseraient-ils dorénavant, habitués qu’ils étaient à se reposer sur ses délicates branches ?


Apolline Limosino