L'aube viscérale


© Elliott Verdier


Ce sont les premières lueurs du jour, les plus flottantes, celles qui nous saisissent dès le réveil, à la sortie du sommeil - un sommeil particulièrement glacial et venteux sur cette partie du globe. L’aube viscérale éclaire les montagnes de Tash Kumyr, signifiant « pierre de charbon », situé au sud-ouest du Kirghizstan. Sur l’image apparaît le commencement d’un jour nouveau, et à mesure que le soleil établie ses points de repères sur la terre, les lueurs construisent un paysage bien délimité, plus rien ne flotte, tout se précise.


On y découvre une terre qui prend des allures de canyons, elle s’étire, se courbe et ses couleurs glissent de l’ocre au brun et du beige au rouge tant elle fut travaillée par les mineurs. Cette région étant réputée pour son sol minier, l’Union Soviétique a fondé Tash Kumyr en 1943 pour en faire un haut lieu d’extraction de charbon. Acheminé à travers toute l’Union, le charbon était l’élément essentiel pour assurer la survie de Tash Kumyr. Suite à l’effondrement de l’URSS, l’année 1991 signa la fin d’un temps prospère et sécurisé. La ville a alors vu son apogée décliner et nombre de ses habitants ont plié bagage, acceptant l’inconfort du départ pour tendre vers l’inconnu.


S’il reste quelques points d’exploitations travaillés par des particuliers, il n’y réside plus qu’une seule mine officielle et les terres de Tash Kumyr respirent l’abandon. Le soleil se lève mais on ne le voit pas encore, c’est toute sa lumière qui imprègne la neige éternelle des chaînes de montagnes, à l’arrière-plan de la photo. Entre les fils électriques, le cercle parfait de la lune se dessine timidement sur le bleu du ciel. Il est de ces lieux, pourtant inconnus, qui nous rappellent une sensation que l’on a d’ores et déjà éprouvé. Cette sensation d’immensité, de précieuse solitude et ce désir de préserver toute l’intensité de ce que la terre offre à notre regard. En contrebas, le fleuve Naryn n’est pas encore illuminé par l’aurore, son eau semble toujours assoupie ; presque gelé, Naryn enveloppe les montagnes d’une douce léthargie. Dans une poignée de minutes le soleil l’aura recouvert d’un léger voile tiède, avant que les étoiles ne réapparaissent déjà.