"Annette" de Leos Carax, une tragédie douce-amère

Le septième film de Leos Carax, qui unit Marion Cotillard et Adam Driver - qui n'a pas eu d'aussi beau rôle depuis Paterson de Jim Jarmusch - a tout pour conquérir non seulement les incontestables des comédies musicales, mais aussi de nouveaux spectateurs, avides d'expériences cinématographiques.


Henri (Adam Driver) et Ann (Marion Cotillard) dans Annette, de Leos Carax, 2021. © UGC production

De Blanche-neige à Némésis


Invité à entrer dans le film Annette par le réalisateur lui-même, Leos Carax, sous l'œil attentif de sa fille Nastya à qui le film est dédié, le spectateur est mis en situation. Ainsi, Leos Carax, assis à la table de mixage, donne le coup d'envoi de sa voix ténébreuse, So, may we start ? (Est-ce qu'on commence?). Les chanteurs et musiciens quittent alors le studio de musique pour retrouver les acteurs et chanter tous ensemble, mettant en scène le prologue même du film à venir. Cette invitation en douceur, Time to start (il est l'heure de commencer) est double ; si elle indique d'emblée l'artefact qu'est le film c'est pour mieux en souligner l'expérience mémorable qui en résulte. En d'autres termes, l'équipe nous prévient que c'est un film, qui s'annonce grandiose, sans tabou, et non la réalité - constituée, elle, de tant de tabous. Cette entrée en matière peut prendre de court les attentes présupposées des spectateurs qui s'attendaient à plonger directement dans l'intrigue de la comédie musicale. Cependant, cela n'annule pas la croyance à la fiction qui se fera par la suite très vite. Car les deux personnages principaux, Henri et Ann, joués respectivement par Adam Driver, insaisissable, et Marion Cotillard, toute en intensité, ont une puissance de caractère qui engloutit tout présupposé et conquiert leur public respectif - et nous avec. De plus, là où certaines comédies musicales sont difficilement tenables sur la longueur, Leos Carax étire le temps à l'aune d'une musique ô combien douce et entraînante - toutes les chansons, ainsi que l'idée originale du film, sont du groupe Sparks - et arrime le spectateur à son siège pour les 2h20 du film.


Au sommet de leur gloire, Henri, humoriste et Ann, soprano, s'aiment follement, "we love each other so much" chantent-ils. Si nous avions déjà pu découvrir la voix de Marion Cotillard dans Nine en 2009, Leos Carax nous fait entendre pour la première fois Adam Driver chanter. Et c'est une petite révélation car sa douce voix irradie son physique démesuré. C'est là encore une dualité qui a son importance : si chanter revient à se mettre à nu, faire entendre sa plus profonde personnalité, le film met en scène un couple qui vit pour se cacher - en interprétant des rôles sur scène. Ainsi la comédie musicale repose sur ce fait, lorsque les personnages se parlent - en chantant donc - ils sont dans le vrai. Enroulant la douleur d'Henri d'une douceur imprévue, la voix d'Adam Driver fait le lien avec celle, voluptueuse puis fantomatique, de Marion Cotillard.


Du singe au loup


Les scènes de préparation d'Henri avant d'entrer sur scène sont des plus réussies. Ce sont de véritables instants de défoulement et de concentration qui ne sont pas sans rappeler le boxeur de Pierre Bonnard pour les mouvements, et les chimpanzés encagés de Francis Bacon pour l'inquiétante étrangeté qui s'en dégage. Henri se veut singe - notons d'ailleurs qu'il ne se nourrit que de bananes et que l'iconographie du singe est omniprésente durant tout le film - mais il a un rapport cynique au fait de faire rire les gens. En effet, ses singeries menacent plus que ne détendent les spectateurs, cela étant certainement dûe au fait qu'un spectacle réussi est selon lui de faire mourir (de rire) les spectateurs. Ann, quant à elle, sauve les siens en mourant sur scène, utilisant la stratégie des tragédies grecques qu'est la catharsis pour décharger les spectateurs de leurs angoisses liées à la mort. Accompagnés par leur public qui peut s'apparenter à des chœurs grecs, Henri et Ann évoluent dangereusement, s'enfermant dans leur art. Toujours accompagnée de sa pomme, poison violent reflétant sa passion - pour elle-même ou pour Henri ? - Ann est dénuée de tout intérêt pour le monde extérieur. Elle arrive par exemple à trouver le sommeil devant les informations catastrophiques de son propre État, parce qu’elles ne l'atteignent pas. Absorbée par son propre corps, son outil de travail et de désir, elle se mire dans le miroir et sacralise sa voix plutôt que la chair de sa chair, Annette (même dans le prénom de sa fille, elle doit apparaître).


Mise à part la douceur intrinsèque de leur voix, et leur carrière artistique, tout sépare Ann d'Henri ; cette fatalité s'échappe d'une part de leur visage - celui d'Ann étant marqué par le sourire confiant tandis que celui d'Henri est marqué par la dureté - et d'autre part de leur couleur respective, le jaune solaire d'Ann, le vert canard d'Henri. Mais si cette complémentarité permettait jadis au couple d'établir les règles implicites qui faisaient vivre leur amour, le couple est peu à peu voué à sombrer. Sorte de Roméo provoquant face à une Juliette pure, quasi parfaite, une force tragique du destin les dépasse. Au son de rimes quasi shakespeariennes, le couple ne feint pas la réalité de leur délitement, ils en sont tous les deux très conscients, ce qui redouble la charge tragique. Lui qui ne sait rien d'autre que sa passion dévastatrice pour Ann, est habité par le doute, What can I do ?, remettant en cause chacun de ses gestes, "Est-ce que je fais bien ?", et de ses choix "Je savais que je n'aurais pas dû venir ce soir". Comment un couple d'artistes célèbres peut-il tenir bon quand l'un des deux devient peu à peu voué aux gémonies ? L'égo, dont parle justement Henri, peut-il survivre au déclin de sa propre célébrité ? Car Henri ne fait plus rire, il devient peu à peu le super-prédateur à qui on voue une haine sidérale, comme le loup, symboliquement rejeté avec hargne par la société non pas à cause du mal qu'il fait, mais d'une erreur de communication, d'une méprise. Dès lors, comment réagir quand l'un est porté aux nus lorsque l'autre "peut rester jusqu'à l'aube à saluer son public”, bowing, bowing, bowing ? Ce n'est pas Henri qui est le mal, mais il l'incarne parce que le public ne veut plus le voir. Dès lors, il regarde vers le mal ; et malheureusement, y trouve du répit.


Henri (Adam Driver) dans Annette, de Leos Carax, 2021. © UGC production

Sympathy for the dark abyss


La tragique histoire d'Henri et Ann se fait par l'intermédiaire d'un dialogue soutenu, non pas seulement entre eux, mais avec les spectateurs. Dès le prologue, les acteurs soulignent les forces de la fiction, pour laquelle ils seront amenés à vivre, mourir et même tuer pour nous, spectateurs. Il y a deux niveaux dans ce dialogue entre l'acteur et le spectateur puisqu'il y a deux échelles de spectateurs. Ceux dans le film, venus assister au stand-up de Henri ou applaudir la cantatrice d'opéra Ann, et ceux devant le film, nous. Le premier niveau sondera tout le film, quant aux deuxième, il arrivera par à-coups, à l'instar de la tournoyante scène où le chef d'orchestre nous révèle un secret, ou bien jaillira telles des fulgurances, comme la toute dernière phrase d'Henri, terrible et lapidaire. On se demandera d'ailleurs si la scène finale, portant en elle tout le poids du film, ultime climax et lieu de métamorphoses, ne démontre pas que la fiction a empoigné le réel et que les acteurs, se surpassant dans le jeu, pourrait ne pas en sortir indemne ou du moins, aussi innocent qu'à leur arrivée. C'est peut-être l'une des propositions du film, avancer que si le cinéma nous permet de changer - cette vision est chère à Leos Carax - elle transforme aussi bien les spectateurs, que les acteurs pour qui être regardé devient parfois insoutenable. Un artiste est mu par sa passion, mais quand elle n'est plus partagée, quand il n'est plus regardé après l'avoir tant été, le mal peut venir ronger le corps et l'esprit, à l'instar de la tache d'Henri qui recouvre peu à peu sa joue.


Lorsque Henri, homme attaché à la nuit et ses effluves de tabac et d'alcool, passe des projecteurs à la nuit noire et profonde, il se laisse submerger par l'hybris, terme grecque signifiant la démesure et la perte de ses propres limites. Il change alors la focale de son regard et ne voit plus de la même façon sa femme, et leur fille, Annette, la petite Ann. Le regard est la trame du film, c'est lui qui tisse ensemble tous les thèmes abordés - libération de la parole des femmes, responsabilité des parents, deuil, réalité, etc.


Si Ann et Henri occupent pratiquement tout le champ visuel du film, c'est Annette qui, in fine, est le personnage principal. Même si nous ne la voyons que par un prisme monté de toutes pièces - en raison des choix artistiques du réalisateur - elle est le cœur de l'œuvre. Son discours nous éclaire largement et nous permet de mieux appréhender sa propre vision de l'histoire. Emportée par l'égo de ses parents, elle est utilisée comme un pantin au point d'être envisagée comme une deus ex machina - qui semble à nouveau faire écho à la tragédie grecque. Mais si elle absorbe tout, cette enfant - comme tout enfant - n'a pas dit son dernier mot.


La 74ème édition du Festival de Cannes, qui a choisi Annette pour son ouverture après une année blanche, a fait un choix significatif. C'est une grande œuvre d'art, un film qu'il faudrait voir et revoir - rien que pour la scène finale - pour décrypter tout ce qu'elle a à nous transmettre. Cette puissante incarnation cinématographique sur le regard nous invite à prendre du recul afin de mieux affûter notre vision et réussir simplement, mais vraiment, à regarder ce qui nous est cher, tant qu'il en est encore temps.


Ann (Marion Cotillard) dans Annette, de Leos Carax, 2021. © UGC production

Ce film a remporté 5 Césars : meilleure musique, meilleure réalisation, meilleurs effets visuels, meilleur montage, meilleur son, lors de la cérémonie des Césars 2022.


Apolline Limosino