La Colline, de Denis Gheerbrant et Lina Tsrimova [Cannes 2022]


Présenté en sélection à l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) à la 75ème édition du Festival de Cannes, la projection de The Hill (La Colline) est suivie d’une rencontre avec l’équipe du film. C’est un couple atypique que ce duo formé par une jeune historienne russe, Lina Tsrimova, qui débute un projet sur l’histoire des déportations des peuples du Caucase par Staline, et un cinéaste français, Denis Gheerbrant (Après, un voyage dans le Rwanda, 2004) ayant un talent hors pair pour filmer les gestes et les corps, à tout âge de la vie.


La Colline, présenté dans la section ACID du 75e Festival de Cannes. © ACID / Festival de Cannes


« On vit comme ça »


Comme le titre l’indique, c’est l’histoire d’une colline, située à l'extérieur de Bichkek, la capitale du Kirghiziztan. Seulement, nul paysage naturel et verdoyant n’apparait sur l’écran. Non, plutôt une déchetterie colossale à ciel ouvert et les hommes et les femmes qui y travaillent et y vivent, littéralement dedans. Se sentant les rebuts d’une société qu’ils fuient pour de multiples raisons, ils se conglomèrent aux déchets, peut-être avec l’envie de s’y confondre, mais jamais ne s’y confondant. Leur part d’humanité, à travers gestes et paroles, les ramenant toujours du côté de la vie. Pour beaucoup, leurs lits ne sont autres que de vieux matelas posés sur d’ancestraux tapis. Mais le cinéma dépasse les faits, le regard que le cinéaste leur porte nous offre plutôt l’image d’un radeau de la méduse flottant sur une mer de plastique, éternelle.


Contrairement aux journalistes qui ne restaient qu’une journée et ne revenaient jamais, la présence régulière de Lina Tsrimova, la seule à parler le russe, et Denis Gheerbrant a permis le scellement d’une confiance entre eux. De fait, les travailleurs ont déployé leur parole librement, s’adressant à travers la caméra à un spectateur inconnu mais universel. « Ils acceptaient d’être filmé non pas de manière narcissique », explique Denis Gheerbrant, « mais pour que le film témoigne, à tout jamais, de leur condition de vie. » Découlent alors des scènes emplis d’émotion, comme celle où une femme établie sous nos yeux la cartographie de ses pertes et ses manques. Ses larmes roulent et la caméra continue à la filmer avec douceur, sans intrusion, avec respect et bienveillance. Sa douleur nous traverse et nous espérons qu’elles formeront le bouclier de son avenir. Malheureusement, à mesure que les voix qui émanent de la colline sont emplis de résignation, le doute pèse de plus en plus. « On vit comme ça », résonne à plusieurs reprises tel un mantra, et aucun horizon ne s’ouvre devant eux, tout est bouché par les hordes d'ordures, même pour les plus jeunes qui, dès dix ans, sont parfois obligés d’abandonner l’école pour venir en aide à leurs parents criblés de dettes.


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L'immense décharge du film La Colline, présenté dans la section ACID du 75e Festival de Cannes. © ACID / Festival de Cannes


De jour comme de nuit


Ce groupe de femmes et d’hommes ont tous un rapport complexe à l’ex URSS qui les a, toujours, lâchement abandonné. Que cela soit d’anciens militaires ou d’anciens agriculteurs qui, délocalisés par le régime, ou devenus surannés avec la fin des Kolkhozes, n’ont d’autres choix que de fouiller la terre de plastique et de verre pour aller vendre leur marchandise à la mafia qui tient la déchetterie (que l’on ne verra pas). Leur travail ne cesse même pas avec la nuit qui tombe, ils poursuivent leur labeur de jour comme de nuit. Dans la pénombre, ils fouillent à la lumière de leur lampe frontale, retournant le sol en feu, respirant à plein poumons le plastique abrasif, fondu par des flammes vengeresses. L’association du feu et du tragique donne une impression de sublime, qui n’est guère dérangeante, car l’esthétique est importante pour le cinéaste. Selon lui, « il n’y a rien de pire que de filmer la misère de manière misérable. La beauté n’est pas l’apanage des riches ! »


La Colline, présenté dans la section ACID du 75e Festival de Cannes. © ACID / Festival de Cannes


Cette déchetterie prend la forme d’un organe qui digère l’appétit insatiable des êtres humains de notre époque. Le cycle infernal des camions qui viennent déverser des tonnes d’ordures, rythme de manière incessante la vie des travailleurs. Les hommes s’agrippent aux déchets qui tombent, oubliant presque ce qu’ils recèlent d’immondice. Ils raclent avec leurs mains nues, gantées ou avec des outils façonnés à cet effet, ayant une pratique de la fouille différente, les singularisant. Ils trouvent des déchets, indicatifs du style de vie des hommes de « l’autre monde », et, tels des archéologues, savent appréhender le comportement de l’espèce humaine à l’ère moderne, pour y trouver leurs trésors - du thé au citron mais surtout, des bouteilles de vodka non terminées… L’alcool tient une place prépondérante dans leur vie car les hommes boivent pour oublier, anesthésiant leur cerveau, seul remède pour s’empêcher de crier quand vient la nuit. Même si l’alcool apaise un temps soit peu leurs peines ou traumatismes, certains se considèrent comme ayant dépassé le stade d’homme comme l’explique celui qui a pour surnom Le Gitan, cet homme au nez cassé dont l’arrête dévie sa course et offre une face littéralement désaxée. Il se définit froidement comme un « monstre », un homme qui aurait outrepassé toute limite, et quand Lina Tsrimova lui demande si ce n’est pas l’état qui est un monstre, il n’aura pour réponse qu’un rire triste, la culpabilité vissé à ses os. Et puis ces mots qui résonnent comme un écho omineux à la guerre russe menée contre l’Ukraine aujourd’hui : « l’état défend ses intérêts, nous, nous avons été dressés comme des chiens, envoyés en premier sur le front [de la guerre en Tchétchénie]. Nous ne sommes que des chiens et le resteront. »