Montagne de verre


© Elliott Verdier


Il arrive tout en haut de la montagne mais ne regardera pas au-delà, il n’a pas de temps à perdre et puis il n’est pas là pour ça, il doit tout de suite se mettre au travail. À force de se rendre sur cette étrange montagne, il n’est même plus surpris de n’y trouver aucun arbre ni aucune fleur. Pas la moindre pousse ne s’y étire, la vie n’a plus le droit de s’établir ici. Le sol a perdu toute fertilité, il n’est pas parsemé non, mais totalement submergé de débris polluants. Reste une terre irradiée entre de nombreuses couches de verres. Insolite désert où quiconque s’y expose ne peut imaginer l’étendue des dégâts.


Comme chaque jour en gravissant la montagne, il a pu en étudier le terrain et commencer à amasser le plus possible de tungstènes, des filaments de nickel. C’est ça qu’il vient chercher, et pour les trouver il faut dépecer ces larges montagnes artificielles où des tonnes d’ampoules ont été balancées par l’usine d’à côté. Tout n’est qu’amas de verre à ses pieds, ça crisse sous ses chaussures, le bruit est aigu et il va falloir qu’il finisse par y plonger ses doigts, dans cette mer de cristal. Il a de l’expérience, il a appris à manier cette terre pour ne pas se blesser outre mesure. Et à présent ses mains sont extrêmement gonflées, leurs peaux violacées se remettent doucement de fortes allergies, les ongles noircissent de jour en jour ; au contact d’autant de nickel elles ont vécu, elles ont ressenti la douleur des coupures, l’engourdissement, l’usure, le froid. Le gel n’arrange rien, il boursoufle ses mains frigorifiées et dessine de profondes crevasses au bout des doigts. Aujourd’hui, la peau a fini par s’adapter, elle s’est recouverte d’une fine seconde peau pour protéger la première et la douleur stagne - ou bien est-ce lui qui s’y habitue. Il considère ses mains comme ses plus précieuses alliées, aussi fortes que l’argile elles savent maintenant fouiller la terre, la gratter jusqu’à trouver la chose tant désirée. Espérant silencieusement que son acharnement lui paiera de quoi nourrir sa famille, il déambule sur un sol qui a déjà tué de multiples travailleurs, dont des dizaines d’enfants aussi. Errant dans une poussière de verre, qu’il inhale malgré lui, ses poumons se noircissent et son souffle se raccourcit. Autour de lui, ils sont nombreux à se plier en deux et à s’arcbouter comme lui, pendant des heures, des décennies.


Il y reste jusqu’à la nuit tombée, jusqu’à ne plus pouvoir rien voir. En attendant, il ne cesse de battre la terre, la retourner. Puis il regarde l’objectif, le visage usé ; ses yeux exténués semblent nous dire Je suis là, je suis toujours là, la terre ne m’a pas encore avalé.