Bain de soleil


© Édouard Callard


Dans une toute petite pièce baignée de soleil, je plonge mon regard dans ses pupilles vert azur. Couleur d'huître, perles rares. Dans ce studio, près des berges de la Seine, les draps sont bleus, le sang est rouge et l'effluve d'Un jardin après la mousson imprègne toujours ma peau. L’océan n'est pas si loin et le soleil retentit partout : sur les feuilles des plantes, entre les poussières de lumière qui inondent l'appartement, mais aussi dans le reflet de ses yeux. Soutenir son regard c'est faire l'expérience d'un désir imbattable. Je l'écoute me dire, un soir de fête alors que nous dansions, que "c'est la beauté qui crée le changement". Je ne sais pas vraiment ce qu'il veut dire, mais je tombe sous le charme. Je tombe beaucoup ces temps-ci, mon corps trébuche et bafoue. C'est l'hiver, mais je ne prends pas le froid au sérieux, je ne me couvre pas assez. Je ne parviens pas à cacher ma peau et prends mon temps, j'accumule du retard puis je claque la porte blindée et je cours, larges enjambées. En descendant les étages quatre à quatre, je me concentre sur la couleur du ciel, d'un bleu tellement pur qu'il devient transparent, et je rate des marches, dégringole. J'accuse le coup et, sans bruit, j'abstrais ma douleur de la mort qui advient à chaque seconde. Il me rejoint à l'hôpital l'après-midi, et repars faire le tour de Paris, glacé, pour remplir le creux de mon ventre acide. Nous rentrons à la maison en taxi que nous appelons dorénavant des navires night. Nos corps se tressent sur le lit, ma voix lit un texte et mes lèvres flambent. Je lève régulièrement la tête pour contempler le style rapide des battements de son coeur, pulsant sur ses tempes. Sa bouche, aussi gelée que les mercures de la capitale, effleure ma peau et libère les premières forces de mes terreurs anciennes. J'écris à plat ventre, dans un ravissement des plus total. Mes pensées l'inscrivent déjà comme un père fabuleux, comme mon homme au sourire fatal. Je le touche et sent son grain de peau qui, sans aucun doute, m'attendait depuis longtemps. Depuis, je veille sur son sommeil de jour, et ses travaux de nuit.


Dans ce Paris-là, fin des années 2010, dans cette petite pièce faisant office de chambre cuisine et salle de bain, notre bonheur s'étale entre le feuillage des plantes et nos cigarettes, s'allumant à tour de rôle et parfois au même instant. Je me souviens, des montagnes de fruits frais, provisions hivernales, du vent glacial qui s'engouffrait dès qu’on ouvrait une fenêtre, des caniveaux gelés dans la rue commerçante et des cris d'enfants de l'école attenante qui ravageaient nos timides silences. Je me souviens du trop-plein d'étoiles pour Paris capitale, mon écriture non-requise et son aptitude à me donner beaucoup envie d’aimer. De ses esquisses pour me faire rire. Et on rit, en craquant nos muscles, en lisant ma voix, en grognant pour faire face à la méchanceté que la vie nous réservera, pour sûr. Cet amour vitrifie nos plaies et porte sur la tristesse - de tous les morts que nous trimballons - un filtre. Voile de soie. Les naissances qui se porteraient au bout de notre désir, qu'on pourrait concrétiser, si habilement, en une poignée de secondes, tout cela se tisse. Ce bonheur-là, on l'endure. On le sait, on est d'accord avec lui, on l'encourage et on le soigne quand il est près de s’écumer. Ça ne m'empêche pas de craindre la mort à chaque nouvelle nuit qui, tel un manteau noir, m'asphyxie d'anxiété. Le matin on recommence à rire la vie qui brûle. Je sais pertinemment que mon désir de peupler le monde extérieur avec lui est un fait véridique, presqu'immortel. De par notre descendance, de par le plus bel enfant de l'univers, fait par le plus tendre homme et la plus jeune femme que nous nous cognons à être, le mystère de nos yeux s'élucidera de lui-même. Je me répète qu'il sera toujours dans l'amour que je lui porte alors, chaque jour, je bâtis des remparts. Récurrences amoureuses.

Nous sommes là, lui et moi. Nous sommes toujours là.


Apolline Limosino