Carnet du Festival du Film Américain de Deauville, jour 5


8 septembre 2021 : ce mercredi était placé sous le signe de l'émotion. Entre Catch the Fair One, relatant la recherche d'une championne de boxe de sa sœur enlevée par un gang de trafic d'êtres humains, et The Novice, histoire d'une jeune étudiante athlète qui s'enlise dans l'obsession de la compétition. Et il y a eu aussi le documentaire, si poignant, de Charlotte Gainsbourg, Jane par Charlotte, à ne pas manquer.



Jane par Charlotte, de Charlotte Gainsbourg / (Les Docs de l'Oncle Sam) en salle le 12 janvier 2022


Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin, dans Jane par Charlotte, 2021. Jour2fête


Charlotte Gainsbourg, Présidente du jury de la 47ème édition du Festival du Film Américain de Deauville, a aujourd'hui reçu la distinction numérique de l'Institut National de l'Audiovisuel (INA). Cette distinction est un prix qui honore ses archives, précieusement gardées par l'INA. Visiblement émue par le discours très chaleureux du président de l'INA, Laurent Vallet, Charlotte Gainsbourg rebondit sur la valeur des archives, soulignant que celles de son père Serge Gainsbourg seront piochées dans les trésors de l'INA pour l'ouverture prochaine du musée Maison Gainsbourg. Les archives servent, non pas à assouvir notre nostalgie selon Laurent Vallet - quoique Charlotte est arrimée à ce sentiment, qui ne la quitte pas quand elle pense, entend, voit, son passé - mais à transmettre, "faire parvenir quelque chose à ceux qui viennent ensuite" selon le Larousse. Dans la famille Birkin, Gainsbourg et Attal, c'est bien la transmission qui les anime, à travers la musique, le cinéma, la photographie, toute forme d'art en somme. Les archives, ce sont ces ré activatrices du passé, la mise au présent des souvenirs, comme le disait Agnès Varda, que Jane cite dans le documentaire lorsqu'elle enjoint Charlotte à filmer sa petite Joe, car le temps passe si vite qu'il faut rapidement "capturer" les corps de ceux qu'on aime.


Cette notion de capture encapsule bien le travail du premier long-métrage de Charlotte Gainsbourg. Il s'agit pour elle de prendre le temps de filmer sa mère, la beauté de sa peau qui emmagasine les années, qui ne se reconnait pas, sauf lorsqu'elle touche son visage comblé de rides. Elle filme ses mains et ses pieds, son sourire optimiste qui annonce sa philosophie de vie ; elle enregistre sa voix, ses angoisses nocturnes, les répétitions de la Ballade de Johnny Jane qu'elles chantent ensemble dans la tournée "Gainsbourg, le Symphonique". Du Japon à la pointe du Finistère breton - où Birkin vit - en passant par New York City, mère et fille consolident leur amour sous l’œil bienveillant de la caméra. Leurs "je t'aime", murmurés comme des appels au secours, sont d'une éprouvante beauté. Cette immédiateté est criante de vérité, surtout pour elles-deux qui ont l'habitude d'exprimer leur sentiment à travers leur art plutôt que par la spontanéité des mots. Avec les années, les drames ont miné leur corps - la douleur sous la peau comme des lames de rasoirs indique Birkin - et leur esprit - passer des journées entières à fixer le papier peint pour Jane, un départ à zéro à NYC pour Charlotte - mais elles reviennent à elles avec force d'impétuosité.

En dépit du côté "un peu brouillon" selon sa réalisatrice, que j'ai pour ma part beaucoup apprécié puisqu'il permet de saisir des instants râpeux ou humoristiques, poétiques, comme ce plan où Jane suit Joe pour semer des graines qu'elle tient à l'abri dans sa paume repliée. Charlotte filme les regards soucieux et la sensation du froissement du cœur de Jane quand Kate apparaît à l'écran, bébé au destin tragique. L'attention de Charlotte à capturer des plans où les ombres côtoient l'intense lumière bretonne, où les fantômes pourraient rentrer chez eux, comme si de rien n'était, puisque rien n'a bougé rue de Verneuil, tel un site archéologique en plein Paris, tel Pompéi cristallisé. Mais le vent de mer commence à souffler et Charlotte se déleste bientôt du poids de cette maison pour ouvrir un musée, au risque de perdre l'odeur des lieux.


Sincère, le documentaire n'est guère auto-centré sur ces femmes connues mondialement. Au contraire, elles apparaissent dans une humilité déconcertante, partagent le thé, vont chez le poissonnier, et évoquent la relation qui existe au sein de toutes les mères et leurs filles unies par la tendresse et le respect. L'expérience de devenir mère est ici soulevé, posant la question de la fratrie, de la culpabilité inhérente à "mettre des enfants en orbite et se barrer", de la difficulté à rendre cohérent sa vie. Charlotte livre ici un intime documentaire qui débute et se clôt avec sa merveilleuse voix empreinte de timidité, "Thank you".



Catch the Fair One, de Josef Kubota Wladyka / (Compétition), en salle prochainement


Kaylee (Kali Reis) dans Catch the Fair One, de Josef Kubota Wladyka, 2021.


Kaylee couve une culpabilité grandissante dans la disparition de sa soeur. En s'entraînant pour un match de boxe jusqu'au bout de la nuit, elle laisse sa petite soeur rentrer seule chez elles, à pied. Sauf qu'elle ne reviendra jamais. Dévastée, sa mère a créé un groupe de parole ouvert aux familles Amérindiennes afin de leur offrir un temps de parole pour qu'ils évacuent le traumatisme des enlèvements qui touchent en grande partie ces Natives Américains. Mais, Kaylee, quant à elle, ne parvient pas à l'accepter. Déterminée à retrouver sa petite sœur, elle s'infiltre coûte que coûte dans le réseau mafieux. Devenant elle-même victime du trafic d'exploitation sexuelle pour chercher des réponses à ses questions, elle se heurtera toujours à la violence et au silence, les pires ennemies lorsque l'on cherche un proche, l'hydre à deux têtes insoutenable.


Comme un coup de poing, ce film choque par la crédibilité de ses scènes, comme celles où la violence est à son comble et parvient à faire surgir, de manière presque palpable, la surprise de Kaylee devant ce qu'elle vient de commettre, quand l'irréparable se trouve sous ses yeux. L'interprétation, brillante, de Kali Reis y est pour beaucoup : comme sa posture l'indique sur scène lors de la conversation à l'issue du film, ses deux pieds ancrés dans la terre, toujours prête à donner le coup juste ou à esquiver le coup de trop, elle est d'une résolution sans faille. Omniprésente dans le film - il n'y quasiment pas de scène sans elle - elle porte le film de sa présence titanesque, présence que le réalisateur a tout de suite senti. En effet, c'est en se rendant dans un match de boxe que Josef Kubota Wladyka a soudainement ressenti que de Kali Reis émanait une autorité cinématographique. Lorsqu'il lui demande de tourner, elle est déjà sur le coup, car elle attendait justement un signe pour témoigner de manière plus visible pour la cause de son peuple. En effet, elle-même boxeuse professionnelle, et activiste pour son peuple, elle témoigne que les natives Américains disparaissent depuis trop longtemps dans d'atroces douleurs et que cela doit cesser. La rencontre entre Kali Reis et Josef Kubota Wladyka est donc une heureuse conjecture qui a permis de créer un film plausible qui fait réfléchir sur ce sujet bien trop souvent passé sous silence.


Ce film n'est pas un film de boxe comme tant d'autres, ici le tournoi n'a jamais lieu, ou plutôt il est symboliquement déplacé, c'est le voyage de Kaylee dans la mafia le véritable match de sa vie ; c'est là qu'elle se prend des coups, doit endurer et toujours se relever, les applaudissements en moins, le sang en plus, et la terreur de croire à leurs maudites paroles. Boxeuse et actrice, un doublon qui sied à ravir à Kali Reis qui nous explique que sa concentration est la même sur un ring ou sur un plateau de cinéma.



The Novice, de Lauren Hadaway / (Compétition), en salle prochainement


Alex Dall (Isabelle Furhman) dans The Novice de Lauren Hadaway, 2021. IFC Films


The Novice, voilà un film à l'aspect visuel novateur, riche de propositions. Le tout premier plan du film ressemble à un vaisseau spatial au cœur de l'univers, mais en se rapprochant, c'est un aviron qui apparaît. Ce n'est pas n'importe quel aviron, c'est celui de la jeune Alex Dall, une étudiante hors du commun. A vouloir exceller dans les matières où elle a le moins de facilité, en premier lieu l'aviron, sa force d'acharnement se révélera-t-elle à la hauteur de ses espérances ? La forte exposition du soundesign signe une volonté de créer une atmosphère distincte des films plus traditionnels, mais elle peut parfois déranger, nous sortant du film. Il en est de même des ralentis, peut-être un peu trop nombreux, donnant un aspect pompeux à une histoire qu'on aurait espéré assez solide pour s'en passer. Toutefois, l'esthétique de l'image est intéressante, avec des combinaisons de métaphores pour décrire des sensations - image des vagues pour l'amour, du corbeau pour la compétition, du crabe qui sort de l'eau bouillante symbolisant l'angoisse, et la vapeur un flou nébuleux et destructeur dans lequel le corps disparaît assez pour le taillader.


La jeune réalisatrice Lauren Hadaway nous a parlé de son désir initial de transposer à l'écran l'histoire d'amour - et ses extrêmes - entre Alex et le bateau. Pourtant, l'amour du bateau n'est pas vraiment montré à l'écran, ou seulement par l'intermédiaire de chansons d'amour et de tendres scènes de sexe, où mouvements du corps et mouvement des vagues s'assemblent et se rejoignent. Fort malheureusement, au contraire de l'amour ce sont l'excellence et la souffrance qui ont la primeur sur toute autre motivation dans la vie d'Alex. L'interprétation d'Isabelle Furhman est une performance physique, et elle n'oublie pas non plus de trouver la justesse nécessaire à en monter les répercussions psychiques. Ce que le corps est capable de s'infliger comme douleurs, pour allez plus loin. "Ce film n'est pas un film violent, mais un film sur la violence", annonçait la réalisatrice, et il me semble important de continuer à montrer, via une fiction, comme la compétition fait des ravages dans les milieux sportifs de haut niveau. Dans cet acharnement à faire toujours mieux, Alex endosse le rôle de justicière, comme si elle souhaitait mettre à exécution l'égalité des chances pour décider si elle peut y arriver ou non, plutôt que d'écouter ceux qui la pense "pas adaptée" à ce sport. Avoir le choix de réussir, en devenant sourde et aveugle à ses douleurs - mains en sang, corps qui fond - c'est permettre de pousser son aviron à ses limites : qu'il devienne comme un vaisseau spatial, et qu'il lui procure une sensation de glisse au moins égale à une scène sexuelle sensuelle.


Inspirée par la bande originale du film Portrait de la jeune fille en feu lors de l'écriture de son propre long métrage, Lauren Hadaway a fait appel au même compositeur, qui a répondu présent. Ainsi The Novice se rapproche d'un portrait d'une jeune fille à feu et à sang, au corps qui provoque l'hostilité en son propre centre.


Apolline Limosino