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"La Zone d'intérêt" de Jonathan Glazer

Depuis qu'il a reçu, en mai dernier, le Grand prix du festival de Cannes, beaucoup de choses ont été dites sur ce film. Passé au peigne fin des critiques, d'historiens et même de philosophes, le quatrième long métrage du Britannique Jonathan Glazer trouve également son public, réalisant le meilleur démarrage pour l'année 2024.


"La Zone d'intérêt", de Jonathan Glazer, 2023 (BAC Films)

Un mur et beaucoup de fleurs


Un couple bourgeois est mis à l'épreuve par la mutation du mari. Alors qu'il est promu, sa femme souhaite rester avec leurs cinq enfants, dans leur maison qu'elle a mis trois ans à optimiser. Sauf que cette famille, aussi ordinaire soit-elle, est celle du commandant du camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, Rudolf Höss. Et qu'elle réside juste derrière le mur qui ceint le plus grand complexe concentrationnaire du Troisième Reich.


Le camp de concentration est hors champ et les dix caméras de Jonathan Glazer suivent précisemment le quotidien des Höss - pique-nique, fête d'anniversaire, essayage de manteau volé, coucher des enfants, spoliations, départs à l'école, etc. Le tout jouxtant le monstre, Auschwitz. Ce film ne montre pas la Shoah, mais relate la vie ordinaire des tenanciers de ce monstre. Et la manière, distante et réaliste, de filmer de Jonathan Glazer - certaines caméras et micros cachés dans les murs, aucune lumière artificielle - crée une intimité nauséabonde.


La beauté des fleurs épanouies - dahlias, glaïeuls, azalées, tournesols... - dans ce jardin est immorale. Et l'engrais, provenant des fours crématoires, est déversé à leurs racines. C'est l'effarante simplicité de cette juxtaposition qui rend ce film radical. C'est l'épouvante sans qu'on ne puisse crier. C'est l'insupportable inhumanité d'êtres humains nazis. Dont les couleurs du drapeau nazi recouvrent l'écran à trois longues reprises : noir, blanc puis rouge.


Si une chose tourne à vide, dans le film, ce n'est guère sa forme, mais ce qu'il explicite. À savoir, l'absurde monstruosité du productivisme nazi. Ainsi permet-il un questionnement sur les notions de rendements et de rationalité pragmatique comme le démontre l'historien et spécialiste du nazisme Johann Chapoutot :


"(...) Le vol et la mort sont un résumé saisissant de l’histoire du nazisme, elle-même révélatrice d’une histoire européenne et occidentale qui a assis sa prospérité sur la colonisation et la dévastation du monde."


Un son engloutissant tout


Évoquer le dispositif singulier de ce film est simple, tant le réalisateur propose plus d'une idée par plan, nous facilitant la tâche pour que l'on décortique les scènes et leurs symboliques. Chose faite et refaite, divisant les critiques. Que dire de plus, si ce n'est que ce film excède la stricte critique cinéphile qui tend à l'emprisonner. Ce quasi huit-clos ouvre et déplie, à la fois nos oreilles et nos yeux, ébranlant l'un et l'autre de manière durable. Car le film ne m'a pas vraiment quittée lorsque les portes du cinéma se sont refermées.


"La Zone d'intérêt", de Jonathan Glazer, 2023 (BAC Films)

La bande son, réalisée par l'ingénieur du son Johnnie Burn, est en réalité un film dans le film. Elle est constituée de plusieurs milliers de sons : insultes, coups de fouet et coups de feu abattant régulièrement des hommes, femmes et enfants, dont seules les fumées de leurs crémations sont visibles à l'écran. C'est la reconstitution sonore de "journées types" à Auschwitz, à l'été 1943.


Rares sont les films qui n'étreignent ni de tristesse ou de joie, ni de révolte ou d'agacement. La Zone d'intérêt est un ovni dans l'histoire du cinéma, et dans l'histoire du film sur la Shoah en particulier. Sensation, inhabituelle, pendant le visionnage, d’avoir à la fois le contrôle sur ses émotions face à l'écran, les joues bien sèches, mais les muscles en coton, des fourmillements aux bras, les jambes coupées. Regarder La Zone d'intérêt, c'est avoir sous les yeux des images soutenables (car on ne voit rien du camp de concentration), et dans les oreilles la bande-son de l'Holocauste.


Ce n'est pas seulement horrible. C'est encore autre chose. C'est peut-être trop paradoxal pour être réalisable. Ça touche à l'innommable, à l'indescriptible, qu'un cinéma n'avait encore jamais problématisé aussi subtilement.


C'est un plan où, comme ça, l'air de rien, s'articulent réunion familiale au coeur d'un jardin luxuriant et fumées de trains qui annoncent l'arrivée d'un wagon de déportation. Ce bruit de fond résonne depuis le jardin, mais aussi depuis la maison. En pleine nuit, le rougeoiement des cheminées du camp inonde les rideaux de chambres, et le jeune Hans répète le rythme de cette machinerie de la mort, comme s'il s'agissait d'une symphonie. Et l'on aimerait, comme Guillaume Apollinaire, pouvoir se mettre "du coton dans les oreilles".


Pourtant, à l'heure où les derniers survivants de la Shoah s'éteignent, il est crucial de ne détourner, ni le regard, ni les oreilles, mais au contraire, de les ouvrir grand.




Apolline Limosino

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