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"Saint Omer" d’Alice Diop, écouter la mère

Grand prix du jury et prix du premier film de fiction à la Mostra de Venise, prix Jean Vigo, et sélectionné pour représenter la France aux Oscars, le dernier film d’Alice Diop (après "La Mort de Danton", en 2011, "Vers la tendresse", en 2016,"Nous" en 2021) revient sur l'affaire Fabienne Kabou. Accusée d’avoir tué sa fille de quinze mois en l’abandonnant à la marée montante sur une plage du nord de la France, Laurence Coly est jugée à la cour d’assises de Saint-Omer (Pas-de-Calais).


Rama (Kayije Kagame) © SRAB Films - Arte France CInéma

Souffles courts


Le film s’ouvre plusieurs fois. La première, sur la nuit noire, un souffle entrecoupé et une plage que l’on imagine du Nord. Une femme marche avec un bébé dans ses bras, emmailloté dans un linge, tout contre son corps. Ce doit être l’automne ou l'hiver, Laurence porte un manteau. Elle marche vite, droit devant elle, face aux vagues qui roulent, labourant le sable de ses ronds, gracieux mais gelés. La collision est à venir entre les pieds de la femme et les couteaux glacés de l’eau. Plus que quelques pas et la mère touchera la mer. Et l’enfant ? Elle est venue pour ça; le poser là, dans l’écume des vagues, à l’affût de la Lune qui dicte la marée. Alors, tandis que la mer remontera effrontément la plage, et que la mère remontera à sa chambre d’hôtel, abandonnant l’enfant à d’autres bras de mer, bientôt noyé. Mais cette image-là n’existe pas, elle n’apparait que dans l’imaginaire du spectateur. Première grâce d’Alice Diop, cette réalisatrice travaille le hors champs comme le champ, avec la même précision et d’infimes précautions sur la trace des choses. Le souffle, les vagues et les pas dans la nuit suffisent à transmettre le drame qui s’annonce, nul besoin d’inscrire sur notre rétine cet acte surnaturel.


Et l’on quitte la nuit pour retrouver le jour. Le film s'ouvre ensuite dans le lieu où cette mère, Laurence (Guslagie Malanda), aurait dû se trouver, plutôt que d'assouvir l'appel du large, à savoir un lit. À travers l'image bien connue au cinéma d'un couple qui se réveille le matin, une douceur rare enveloppe alors le spectateur. Cela tient à la fois à la colorimétrie, ocre et fondante, qu’à la texture des draps - en soie - qui gardent les corps bien au chaud. Pourtant, le réveil de Rama, la protagoniste du film, vient casser l’impression de moelleux. Son compagnon la tire tendrement d'un sommeil où elle appellait sa propre mère. Rama, qui ne veut pas le croire, se lève brutalement du lit conjugal. Ce geste porte en lui la piste que le film ne cessera de suivre : après quoi, ou qui, Rama en a t-elle ?

Troisième tableau, enfin, avant le levé de rideau définitif du film, Rama enseigne dans une salle d’Université spacieuse, aux motifs géométriques et aux bureaux, pupitres, estrades en bois satiné. Face à son audience estudiantine, elle annonce le sujet de son cours : le sort réservé aux corps des femmes accusées d'avoir fraternisé avec l'ennemi pendant la Seconde guerre mondiale. Rama fait le choix de relier un épisode particulier, celui des tontes de femmes après-guerre, au "Barrage contre le pacifique" de Marguerite Duras.


Le corps et ses barrages


Ces trois actes contiennent le noyau du film, car tout y est. Le rejet de la filiation, l'art comme sublimation du malheur, et le besoin de démêler les fils noués. C'est d'ailleurs la volonté du procès, servi par d'intenses plaidories. Loin de faire du matricide de Laurence un objet de passion morbide, Alice Diop parvient à nous l'exposer à travers les yeux, et le corps, de Rama. Dès lors, les narrations se tressent, entre elles deux, qu'un simple regard échangé, ainsi qu'un sourire sibyllin, lie à tout jamais d'un lien indéfinissable.


Laurence Coly (Guslagie Malanda) © SRAB Films - Arte France CInéma

Nombreuses sont les mises en abîmes dans "Saint Omer", film basé sur des faits réels et vu à l’aune de la fiction, de la même manière que le cours universitaire de Rama, entrelaçant l'Histoire et l'écriture durassienne, de la même manière, enfin, que Rama suit le procès de Laurence s'en inspirant pour son prochain livre, une adaptation contemporaine du mythe antique de Médée. Aussi quitte-t-elle son rang d'enseignante ayant l'ascendant sur ses étudiants, pour prendre place au sein de l'auditoire. Rama est tendue vers l'écoute de Laurence, mère indéfinissable, meurtrière à l'éloquence raffinée qui étudiait le philosophe Wittgenstein avant de tomber enceinte d'un homme qui, par ailleurs, aurait pu être son père. Tout est question de généalogie dans ce film, car, à travers Laurence c'est le motif du tragique qui intéresse Rama. Il lui permet de travailler ses propres strates mémorielles, dont celles de son enfance qui apparaît par flashs-back, où le corps de sa propre mère est vecteur d'un mystère abyssal qui, si l'on gratte un peu, doit recouvrir une profonde souffrance.


Ressac intérieur


À suivre les déambulations de Rama, corps maigre en point d'interrogation, on devine qu'une obscure douleur l'accompagne, comme l'ombre d'elle-même. La nécessité d'écrire sur un matricide, alors même qu'elle est enceinte et ne parvient pas à aider sa mère qui en aurait besoin, n'est pas anodine. Chargée d'un lourd passif, qui resterait à éclaircir, cette femme intranquille navigue de lieux en lieux : des boiseries de la faculté aux boiseries de la salle d'audience, du lit conjugal soyeux, au lit d'hôtel à Saint Omer, qu'elle recouvre de sa propre courtepointe - douceur recherchée, qui fait écho au linge qui enroulait Élise, le bébé de Laurence, tel un cercueil de tissu. L'enfant, que l'on a été ou que l'on porte, en soi, dans son ventre, dans son coeur, dans son corps entier, est la problématique du récit. Et les questions de se poser, les unes après les autres : Que faire de soi, que faire de son corps, que faire du corps de son enfant ? Les questions fourmillent au cours du procès, et les nausées mettent à genoux Rama, tels des ressacs océaniques qui correspondent à des marées maternelles. Puis, à la fin du procès s'entérine la comptine "Little Girl Blue" de Nina Simone, au piano enfantin, voix tremblée comportant la marque d'un désespoir certain. "Assieds-toi là, compte tes doigts / Que peux-tu faire ? / Petite fille, tu es finie / Assieds-toi là, compte tes petits doigts / Malheureuse petite fille bleue"


Les plans séquences, légions, font office de longues respirations et offrent le temps aux visages (sublime Kayije Kagame) pour que leurs traits se plient et se laissent charrier par les émotions. De plus, les nuages passant au-dehors de la salle d'audience, se reflétant sur le visage de Laurence, l'assombrissant soudain, comme un rappel de sa liberté condamnée, est une image marquante du film. Et si le mystère sur les agissements de Laurence reste entier, c'est bien le défi que lance ce film : vivre la sensation de la douleur, sans aucun soubassement intellectuel érigé en porte-drapeau. Alice Diop réalise donc une petite merveille, un film chaud - l'ocre illumine chaque scène - qui, à partir de la mort, s'interroge sur notre généalogie.


Apolline Limosino


"Saint Omer", réalisé par Alice Diop, avec Kayije Kagame, Guslagie Maland © 2022 - Les Films du Losange

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