Petite nature, de Samuel Theis, ou l'éveil du désir


Johnny a dix ans. Mais à son âge, il ne s'intéresse qu'aux histoires des adultes. Dans sa cité HLM à Forbach, en Lorraine, il observe avec curiosité la vie sentimentale agitée de sa jeune mère. Cette année, il intègre la classe de Monsieur Adamski, un jeune titulaire qui croit en lui et avec lequel il pousse la porte d'un nouveau monde.


Johnny (Aliocha Reinert) dans Petite nature de Samuel Theis, 2020. © Ad Vitam

De la nature à la culture


Le film s'ouvre sur Johnny. Il est assis à côté d’un homme qu’il ne quitte pas des yeux. L’homme, ex compagnon de sa mère, a la mine contrite et il tremble, n’arrivant pas à rouler sa cigarette. En hors champs, le bruit de grand fracas, comme un déménagement. Johnny finit par lui rouler sa cigarette, et l’enlacer en guise d’adieu. Petit mais costaud, il a déjà la sagesse d’un vieil homme, sans pourtant connaître grand chose à la vie, à part la claustration - de cité en cité - et la violence - verbale comme physique. Ce petit bout de sensibilité, qui porte ancrée sa colère, fait les courses et les lessives, garde sa petite soeur et travaille, quand il lui reste du temps pour le faire. Sa mère, si jeune pour avoir donné naissance à trois enfants d’unions différentes, continue d’enchaîner les hommes. Portée sur la boisson et analphabète, elle assigne à Johnny, « la tête de la famille » dit-elle, la place de l’homme de la maison. Mais rien de cliché dans ce personnage, très justement joué par une non-professionnelle, Mélissa Olexa, femme de ménage dans la vraie vie. Elle fait comme elle peut.

Petite nature est filmé en contre-plongé pour donner à voir l’enfant d’en bas, et non d’en haut, comme toujours. C’est avec pudeur que l’on redécouvre ainsi plus que l’enfant, mais l’enfance. Le réalisateur ne s’est pas penché vers l’enfant, il ne s’est pas mis non plus à sa hauteur, il s’est installé juste un peu en-dessous, et de près. Ce regard bienveillant serti d’une intelligence pure rappelle Ponette du film éponyme de Jacques Doillon (1996). Cette petite fille de 4 ans qui grandit terriblement vite suite à la mort de sa mère, n’est pas sans rappeler Johnny, sans père et sans repère, désemparé par son propre désir. Petite nature et Ponette ont ceci en commun, la pudeur d’un réalisateur qui se met à hauteur d’enfant et d’enfance, cette affaire bien cruelle.


Ponette (Victoire Thivisol) dans Ponette, de Jacques Doillon, 1996. © Les Films Alain Sarde

Coincé entre l’enfance et l’adolescence, au sein d’une famille qui ne l’écoute pas et d’une cité contre laquelle il ne sait pas se défendre, Johnny va avoir une révélation. Non pas christique, comme dans Ponette, mais culturelle. Son maître, Adamski, lui apprend à écouter son coeur - au sens propre - et lui offre son tout premier livre - Les contes de Grimm, dont certains plans y font échos au cours du film (dont la séquence dans la forêt). Le maître d’école devient alors le maître à penser, à qui Johnny aimerait se montrer nu. Ou plutôt : il voudrait qu’on le voit nu. Ce n’est pas le montré qui l’occupe, mais le vu.

Terre natale

L'Est de la France commence à se trouver une place de choix dans le champ de la littérature contemporaine, notamment avec Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu (prix Goncourt 2018) ou Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin (Prix Fémina des Lycéens 2020). Au cinéma, on filme encore rarement de cet endroit. Sauf Samuel Theis, qui pour la deuxième fois, après Party Girl (2014) qu'il a co-réalisé, revient tourner dans cette région, sa terre natale. Selon lui, Petite nature est même le pendant de son premier long métrage car il y dévoile les souvenirs de son enfance qui ont rejailli à l'occasion du tournage de Party Girl (où il filme sa mère). Il nous avoue qu'encore aujourd'hui il ressent une culpabilité d'avoir quitté sa famille aimée, s'être élevé à Paris et d'avoir ainsi changé de classe sociale. Le cinéma lui permet d'atténuer ce mauvais sentiment. Prendre la caméra et revenir à eux c'est se pardonner d'être parti.


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Petite nature peut certes être qualifié de "cinéma social" mais, aubaine, il ne contient aucun prêche sociologique. Même si les mots relatifs à la honte et à la mort, sont légions "Je vous tue tous pour un burger" "Je veux pas m'afficher" "C'est trop la honte", les images sont hautes en couleurs. L’ocre mordoré caresse les peaux qui se touchent et les textures souples des vêtements revêtent chacune une odeur. Aussi, la joie de vivre des personnages n'est jamais loin derrière la violence intrinsèque du quotidien en cité - "je suis convaincu que le cinéma social peut être joyeux !" nous lance Samuel Theis.


Adamski (Antoine Reinartz) et Johnny (Aliocha Reinert) dans Petite nature de Samuel Theis, 2020. © Ad Vitam

Pour trouver l'acteur idéal, Samuel Theis a accordé une grande part de chance au hasard. Il a collé des petits papiers dans la ville de Forbach, indiquant "chercher un jeune garçon aux cheveux longs et qui pratiquait la danse". Quand je lui demande comment s'est passé leur première rencontre, il me répond qu'Aliochat est arrivé comme un ange tomberait du ciel. Lui et sa productrice, Caroline Bonmarchand (Avenue B Productions) avaient reçu des dizaines de garçons se présentant à leur casting. Mais quand Aliochat est entré, la grâce dont disposait son corps dans chacun de ses mouvements, et son regard profond les ont tout de suite sidérés. Heureux soit le cinéma d’avoir des réalisateurs qui laissent faire le hasard.


Apolline Limosino