"Où vivaient les gens heureux" de Joyce Maynard, Grand Prix de la Littérature américaine 2021

Du titre de vérité générale, "Où vivaient les gens heureux", on s'interroge d'abord sur le lieu, mais est-ce donc ? Puis on se demande naïvement : Mais qui sont-ils, et que font-ils, pour être heureux ? Toutefois, on sent déjà qu'entre ces mots, une lourde peine se dissimule. Dans son nouveau roman, Joyce Maynard déplie l'histoire d'Eleanor et Cam, un couple et leur trois enfants, Alison, Ursula et Toby, vivant dans une ancienne ferme. Abordant à la fois les thèmes de l'enfance, de la maternité et de la transexualité rarement un livre provoque de tels frissons, et interroge le bénéfice du pardon.


Où vivaient les gens heureux (Count the Ways), traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Florence Lévy-Paoloni, de Joyce Maynard, éditions Philippe Rey, Paris, 2021, 560 pages.


Débâcle début mars


L'écriture figurative de Joyce Maynard est captivante. Elle nous embarque tout d'abord dans un prologue à la poésie aussi vive que la cascade située en contrebas de la ferme. Eleanor et ses enfants, encore tout petits, jettent à l'eau des bonhommes-bouchons, au premier redoux du printemps. L'eau, élément central du texte, est présent sous toutes ses formes (lac, bassin, cascade, rivière) et dans tous ses états (pluie, neige, glace, gel). Elle fait office de métaphore filée tout au long du texte, désignant à dessein l'instabilité de la vie en général, et en particulier celle d'Eleanor. "I Wish I had a river I could skate away on" ces paroles de Joni Mitchell reviennent sans cesse telle une ritournelle. À la fois héros et anti-héros du livre, l'eau est dangereusement envoûtante.


La première partie s'ouvre sur le retour d'Eleanor à la ferme - dont elle n'a pas foulé le sol depuis des décennies - pour célébrer le mariage de son premier enfant. C'est l'été mais la pluie arrive, le ciel se couvre de nuages. Eleanor conduit en écoutant la radio, des chansons de Michael Jackson passent en boucle. Il vient de mourir, nous sommes en 2009. D'étranges impressions parcourent ce début de lecture, les oxymores se multiplient au fil des pages. Eleanor, grand-mère à présent, semble nager en eaux troubles ; elle flotte dans un lieu qui ne lui appartient plus, mais qu'elle connait mieux que son propre corps. Elle se tient à distance mesurée de ses enfants qu'elle aime plus que tout au monde, mais qu'elle ne voit plus.


Débarrassée d'une amertume et d'une colère qu'elle gardait emmurées dans son coeur depuis tant d'années, elle s'est armée de sagesse, condition sine qua non d'une liberté qui lui faisait défaut. Après des années imbibées de silence, Eleanor revient à la ferme, trop tard peut-être, mais déterminée à pardonner. Pardonner aux autres certes, mais principalement se pardonner d'avoir tant voulu protéger ses enfants au point d'oublier de les écouter et de questionner leurs regards. Déboussolés par le trop-plein d'amour qu'elle leur offrait, elle vivait dans une abnégation de plus en plus maladive, devant toujours les séduire pour gagner leur brève attention, ils l'ont tous fuie.


Alerte Crazyland


Eleanor n'a pas eu d'enfance heureuse, elle n'a même pas vraiment eu d'enfance. Parents alcooliques et absents, elle est mise en internat très jeune. Par un soir d'hiver des années 1970, dont elle se souviendra des moindres détails "bruit des douches dans la salle de bains commune au bout du couloir. Simon et Garfunkel sur le tourne-disque de quelqu'un. I am a rock, I am an Island. L'odeur de marijuana du joint que Patty, sa camarade de chambre, avait allumé un peu plus tôt" le directeur lui apprend que ses parents sont morts dans un accident de voiture. Prise sous les ailes d'une famille malsaine, Eleanor n'a plus qu'une chance de s'en sortir : compter sur ses ressources intérieures. En l'occurence, c'est le dessin qui la sauve. Ses crayons de couleurs deviennent ses meilleurs alliés, et les bulles fictives qu'elles créent forment des histoires qui plaisent aux éditeurs de littérature jeunesse. Indépendante à moins de 20 ans, le besoin viscéral de (re)construire une famille l'obsède. En quête de trouver une maison idéale pour assouvir son désir d'enfanter, elle tombe amoureuse d'une ferme dans l'Etat du New Hampshire, "la ferme au bout du chemin sans issue, avec son frêne géant devant l'entrée", Mister Old Ashworthy, arbre tricentenaire qui semble immortel.


Si "ce lieu ressemblait à une maison où vivaient des gens qui s'aimaient", il ne lui portera guère de chance. Eleanor ne peut imaginer que sa vie sera brisée, verre pilé à ses pieds. Elle croit viscéralement avoir assez souffert, et fonce tête baissée, sensible et naïve lionne. Dans sa chasse, Eleanor trouve son "sauveur", Cameron (Cam) grand roux dégingandé, fabriquant des bols en loupe de bois et sportif à ses heures. Il ne demande qu'une chose : lui faire six enfants. Trois suffiront cependant à épuiser le corps d'Eleanor. Absorbée par une fusion avec la chair de sa chair, ce bonheur pur et vertueux s'étiolera indéniablement, lui faisant perdre, et la raison, et l'amour de Cam.


Quoi de pire pour une fille unique, orpheline violentée, que de se perdre, après s'être tant battue pour devenir une mère parfaite ? Traumatisée par l'abandon qu'elle a subi dans son enfance, elle s'enroule dans le cocon de sa cellule familiale. Malgré elle, Eleanor réitère des terreurs passées, telles les scènes d'hystérie où, sortant de ses gonds pour des broutilles, elle se rapproche de Crazyland, le nom qu'elle donne au terrain miné de crises où séjournaient régulièrement ses parents. Par ses agissements et son incapacité à pardonner, exhortant ses enfants à tenir des rôles d'adultes quand elle-même est démunie, elle se condamne et se voit, une fois de plus, abandonnée par sa famille.

Enfin, les accidents, aussi terribles qu'insensés - "Mort instantanée", "Mort sur le coup", "Morts sur place" - inondent le rythme de sa vie, déviant en de multiples points la trajectoire de ses jours.



Eleanor, l'eau résiste encore


Tandis qu'elle sera peu à peu délaissées par tous, elle finira par se manquer à elle-même. Qui est-elle ? C'est ce que lui lance maladroitement un de ses enfants, "Qui es-tu maintenant, de toute façon ? Je suis sérieux. Qui es-tu ?"

Seule la distance imposée par ses plus chers lui rendra le service de répondre à cette question essentielle.


Il est heureux que le Grand Prix de la Littérature américaine revienne à Joyce Maynard. Son roman est porté par un style fluide, parfois répétitif mais dont les descriptions associées aux menus détails de l'expérience d'être mère, rendent la lecture particulièrement émotive. Et nouvelle. La simplicité des choix de son personnage principal n'élude pas sa complexité psychologique. Et son incapacité à faire les bons choix. Jusqu'où va la fonction de mère ? Et quelle est la place de l'enfant, surtout quand celui-ci ne se sent pas appartenir à son sexe biologique ?


Aussi, nombreuses sont les phrases du roman ciselées par des chansons. Le paysage imaginaire d'Eleanor est extrêmement mélodieux, car la radio berce sa solitude depuis l'enfance et du "tourne-disque dans leur chambre", ils "écoutaient de la musique tous les soirs, la bande sonore de leur vie". Cet attrait de la musique se ressent également dans l'unique attente d'Eleanor envers ses enfants : qu'un d'eux joue de la guitare. Seul Toby apprendra à jouer d'un instrument, du violon. En plus de prodiguer une profondeur à l'écriture, les titres et paroles font office de révélation sur le pouvoir magique de la musique : les notes nous traversent et nous impactent de manière conclusive. Par exemple, Eleanor ne sera plus en mesure d'écouter la Polonaise de Wieniawski, et sort d'une pièce quand elle entend les premiers accords de "Teach Your Children". Certaines chansons charrient trop d'émotions, de moonwalk improvisé, de promesses défaites et de danses passées pour être écoutées. La douleur paralyse tout, telle une montagne de cailloux, l'âme en amont du corps.


Apolline Limosino


Playlist chronologique des chansons du roman :


Patti LaBelle ~On my Own

Otis Redding ~These Arms of Mine

Dolly Parton ~ My Tennessee Mountain Home

Joni Mitchell ~Blue

Simon et Garfunkel ~I Am A Rock

Tommy James & The Shondells ~Crimson and Clover

Joni Mitchell ~Clouds

The Doors ~Light My Fire

The Doors ~The End

Leonard Cohen ~Suzanne

Joni Mitchell ~River

Doc Watson ~If I Needed You

Townes Van Zandt ~If I Needed You

Eric Andersen ~Close the Door Lightly When You Go

Van Morrison ~Tuperlo Honey

Grateful Dead ~Greatest Hits

Buffalo Springfield ~Retrospective

Doc Watson ~Shady Grove

The Beatles ~Yesterday

Chuck Berry ~Johnny B Goode

New Seekers ~ Free to Be... You and Me

Debbie Harry ~Heart of Glass

Wieniawski ~Polonaise

Don Ho ~Tiny Bubbles

Micheal Jackson ~We are the world

The Music Man ~Seventy-Six Trombones

Dolly Parton ~I Will Always Love You

Joni Mitchell ~Amelia

Good Morning to You

Tracy Chapman ~Fast Car

Micheal Jackson ~Thriller

Guns N' Roses ~Sweet Child o' Mine

Guns N' Roses ~Welcome to the Jungle

Cat Stevens ~Tea for the Tillerman

Dawn ~Tie a Yellow Ribbon Round the Ole Oak Tree

Jim Croce ~Bad bad Leroy Brown

Roberta Flack ~Killing Me Softly

Crosby, Stills and Nash ~Teach Your Children