"Hommes" d’Emmanuelle Richard, prises d'inertie

Emmanuelle Richard, jeune autrice à s'inscrire dans le sillage littéraire de Marguerite Duras et d'Annie Ernaux, renouvèle à merveille leur écriture du réel. Son dernier livre, Hommes (L'Olivier, 2022), rend compte de l'épreuve d'une liaison toxique et assène, à travers une écriture ciselée au couteau, une violente critique de l'hétéronormativité politique.



Déconstructions


Avant ses derniers ouvrages, Désintégration (L'Olivier, 2018) et Les Corps abstinents (Flammarion, 2020), Emmanuelle Richard a publié, Pour la peau (L'Olivier, 2016 - prix Anaïs Nin), une lettre d'amour à l'homme qu'elle aimât "plus de tout, plus que (s)a vie même." Son récit y apparaissait décousu, sa mémoire trébuchante dans la remémoration des quelques semaines de passion qui la relièrent à cet homme. Il s'agissait de E., de vingt ans son aîné, une "grande silhouette mince. Haïku boxé" à la "démarche parfois chaloupée". En couchant sur le papier ses souvenirs, Emmanuelle Richard nous faisait don de sa plume rare. L'intensité de son histoire avait inscrite cette-dernière dans la mémoire des lecteurs à mêmes de la vivre, par l'écriture, les chansons et les larmes. L'identification était forte, et la douleur déjà durassienne.


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En ouvrant Hommes, le lecteur plonge à nouveau dans un récit à la puissance erratique. En le refermant, une vague sensation d'être en manque. Il y a ce je-ne-sais-quoi dans le style d'Emmanuelle Richard qui touche à l'extrême lucidité sur le sexe, l'amour et son emprise, et ce faisant, effleure notre désir de vouloir rester entre ses lignes. Son style est acerbe, presqu'acéré, est en parti dû au vocabulaire idoine qu'Emmanuelle Richard s'applique à employer. Aussi précisément nommées, les choses prennent sens et ses mots créent un nouveau langage.


Lignes enlierrées


Avec une grande économie de moyen, les décors sont posés - Paris, l'Irlande, le sud, Paris, et les personnages debouts, quoique toujours bancals, la chute étant l'une des formes récurrentes de ses récits. Comme dans Pour la peau, l'héroïne est une jeune femme en manque d'amour. Sauf qu'ici, Lena Moss n'est pas seulement esseulée dans sa vie sentimentale, elle vit aussi le gouffre du deuil de ses deux parents - morts subitement dans un accident - auquel s'ajoute la faillite de sa boîte. Laminée, elle se retire de la société et part faire du woofing dans un château irlandais gelé.


Ses journées se déroulent à arracher du lierre, plante symbolisant la fidélité : "Je délierrais à gestes fermes et énergiques", et se balader, observant les lumières changeantes, humant les embruns salés. Attirée sans le comprendre par l'homme qui partage le château, elle se retrouve prise à la gorge par ses mains démesurées, et bientôt prise au piège de sa violence assourdissante. Dès années plus tard, elle apprend qu'il est recherché pour féminicides. Sa gorge se noue alors davantage.


Huîtres fermées


Dans l'un - Pour la Peau - ou l'autre - Hommes - Emmanuelle Richard revient sur les faits, certes passés mais qu'elle a besoin de convoquer puis d'égrener tel un chapelet de souvenirs, dans de but de revenir à elle. Dans l'un, elle écosse les grains d'un épi, éphémère et volant au vent. Dans l'autre, ce sont des perles fines et fragiles qu'elle dégage petit à petit d'huîtres à peine ouvertes. Dans les deux cas, elle souhaite percer le magma informe qu'est devenue sa mémoire afin de recouvrer la vérité des agissements.



Hommes compte de très beaux passages, au plus proche du réel cher à Annie Ernaux, nouvellement prix Nobel de littérature. Il y a celui du métro parisien où la description des pensées de Lena s'amalgame aux faits extérieurs, et puis les 60 pages où, à un autre niveau de remémoration, elle confie ses pensées sonnantes et discordantes qui circulent dans son esprit lors de sa recherche d'orgasme, ce qu'elle nomme sa "montée". Les livres d'Emmanuelle Richard sont toujours un écrin de délicatesse où la peau, à travers le temps, l'encre, les histoires et les odeurs qui s'impriment sur elle, est toujours l'héroïne de l'histoire. Des peaux cherchant la passion, subissant des coups, restées intouchées de longues années, des peaux qui n'oublient rien et où les cicatrices laissées par de mauvaises rencontres continue de semer le trouble, et, du même coup, referme les lèvres.


Apolline Limosino